Collectif critique

Economie, travail, Etat « social »

par Jean-Claude Mamet

Mis en ligne le 10 mai 2020

Dans une contribution publiée sur ce site, Jean-Louis Laville et Genauto Carvalho de França Filho défendent l’idée (que je partage) d’une distinction dans l’approche de l’économie, entre l’économie « marchande » et l’économie « substantive ». Je cite : « … des économistes rassemblés autour de Karl Polanyi ont décelé l’excès d’orgueil moderne qui a généré le sophisme confondant économie et marché. Ils se sont alors tournés vers une démarche substantive dans laquelle l’économie peut être définie comme ce qui permet de garantir les moyens d’existence, à travers des interactions humaines et des interactions avec la nature. Cette approche qui insiste sur la relation intime entre l’économie et la vie est décisive pour demain. » Un peu plus loin, il est question de redistribution et « d’Etat social » : « la redistribution (c’est-à-dire la réaffectation de ressources prélevées par un pouvoir central et contrôlées dans le cas de l’Etat social par la démocratie représentative) ». J’aimerais ici discuter ces notions stimulantes dans le contexte d’aujourd’hui.

* D’abord sur l’économie « substantive » par opposition à celle fondée sur le marché uniquement.

Je partage totalement l’idée de construire des relations de productions économiques qui ne soient pas dominées par la contrainte du marché, au sens de mise en concurrence généralisée. Il me semble que c’est la même idée qui fonde ce que EP Thompson appelle l’économie morale, remise à jour récemment à propos des Gilets jaunes et de leurs aspirations. Thompson décrit les coopératives de production naissantes, ou le foisonnement associatif, avec un fonctionnement et des relations imprégnées d’un grand respect des relations humaines et d’une morale du travail. Un siècle et demi plus tard, c’est ce type de relation économique qui est mis en pratique à la ZAD de Notre Dame des Landes, ou dans la construction de certaines SCOP (pas toutes). Mais simultanément, le syndicalisme est en train de retrouver une approche du double sens du travail.

* Il y a le travail « réel », ou « concret » : que se passe-t-il dans la « boite noire » du travail, dans les gestes, dans les pensées, dans les corps, dans l’éthique du rapport aux autres, etc. La question du soin est aussi posée par certaines chercheuses qui dénoncent le fait que le soin, c’est la part invisible du vrai travail qualifié des femmes. Invisible et donc non reconnu comme valeur par le salaire qualifié (cf : EPHAD), mais recherché comme « utilité » (comme le travail domestique).

Donc, il y a bien une recherche d’autres types de rapports économiques (économie « substantive ») et, simultanément une attention mise sur quelque chose qui a été longtemps oublié par le mouvement ouvrier et la gauche : le travail concret, qui se déroule minute par minute, avec une création continue d’innovations ou au moins d’inventions personnelles des travailleurs-euses. Sinon, il n’y aurait aucun résultat. Mais ces inventions du travail réel ne sont pas partagées, pas débattues : un des enjeux est là. Et ce « vide » de sens peut être dangereux pour la santé, car il est rempli de « sens » par les injonctions néolibérales.

* Mais il faut aussi aller au-delà, vers l’autre sens du travail : le travail dit « abstrait » (au sens de Marx), qui produit de la valeur économique reconnue socialement. La classe dominante détient le monopole du sens de ce qui est considéré comme ayant une « valeur économique » dans la société. En maîtrisant cela, elle maîtrise aussi le pouvoir. Comment y échapper ? On ne peut pas y échapper uniquement par la réhabilitation du travail réel, ou de l’économie vivante. Ou encore par des SCOP qui s’accumuleraient (économie « substantive »). Le travail est double : travail réel concret et travail valeur reconnue (ou pas). Le travail très faiblement reconnu en valeur, c’est le travail « pouvoir d’achat », ou pire encore celui qui est totalement non reconnu : le travail invisible des femmes (pas seulement à la maison) ou des travailleurs qui émergent maintenant en pleine lumière avec la crise du coronavirus : ceux qui vident quand même les poubelles.

Le travail faiblement reconnu en valeur, c’est celui qui fait croire insidieusement que son effort est compensé ou même récompensé par un salaire sur un marché du travail, ou de plus en plus par des substituts de salaire, des primes, du pouvoir d’achat (y compris en baissant les cotisations salariales). Le défi est donc pour le syndicalisme et ceux et celles qui luttent pour l’émancipation de construire le travail, non seulement comme rapport interhumain, mais aussi comme valeur économique antagonique et alternative à la valeur dominante dont la fonction est de « valoriser » le capital. Cela passe par la socialisation du salaire : un salaire qui s’universalise. Au départ, avec les mutuelles au 19ème siècle, les travailleurs « mettent de côté » une parcelle de salaire pour alimenter une caisse de secours, pour ne pas mourir si on est malade ou vieux. Dès lors surgissent deux luttes simultanées et de long cours : une lutte pour augmenter ce salaire socialisé (et donc prendre sur les profits), et une autre lutte (menée avec acharnement par les patrons et les philanthropes) pour contrôler le volume et la distribution de cette part de valeur. Une lutte pour le pouvoir.

La portée émancipatrice d’une Sécurité sociale universelle contrôlée par les salarié-es et possiblement autogérée par eux/elles, c’est cela l’invention d’une forme valeur à l’opposé de celle des capitalistes, et susceptible de créer des institutions collectives, d’investir pour le bien commun. Les hôpitaux sont financés par la sécu, donc le salaire socialisé, pas par l’Etat, mais on ne s’en souvient plus, car ils sont maintenant pilotés par le parlement : loi de financement de la protection sociale, avec l’ONDAM pour les dépenses.

* Tout cela mène à une réflexion sur « l’Etat social » et la « redistribution ». Lorsque le mouvement ouvrier s’est développé à la fin du 19ème, il a contraint l’Etat « républicain » à trouver une solution à la « question sociale ». La lutte a fait rage entre les libéraux pur sucre et les républicains ou les solidaristes qui voulaient pousser à une certaine automaticité des droits, ce qui est bien sûr à l’opposé du libéralisme classique. Ce furent les lois sur les accidents du travail, le Code du travail, etc. Mais l’Etat social cherche simultanément à reprendre le contrôle : il ne veut pas laisser se développer la portée subversive des empiètements sur la logique de valorisation capitaliste. Il agit donc pour ramener la lutte autour du travail à une simple « redistribution », avec un Etat qui apparemment protège, mais dissout aussi la portée des conquis sociaux. Avec le néo-libéralisme, il ne protège plus grand-chose : il est le fondé de pouvoir de la valorisation pour elle-même, avec une autorité verticale de contrôle social : il faut obéir.

A l’inverse, la logique du salaire socialisé ou d’une économie basée sur la créativité (travail concret et économie substantive) est de construire une institution qui distribue directement la valeur économique créée, en fonction du bien commun délibéré collectivement. Une institution publique (Etat ?) est donc bien sûr nécessaire, elle est le garant pour faire une société commune.

* Encore un mot sur la solidarité. Contre l’ordre hiérarchique d’avant 1789-93, le triptyque égalité, liberté, fraternité (même si la fraternité est venue après, en 1948) pose devant la société des droits politiques. Ils sont généraux et abstraits, mais ils ont une portée subversive et historique extrêmement puissante. C’est pourquoi comme le décrit Michèle Rio-Sarcey, en 1848, les ouvriers réclamaient leur « république sociale » promise. En se coalisant, en s’associant, en faisant des embryons de syndicats, ils découvrent qu’il faut de la fraternité/solidarité pour avoir de la force. Dès lors, la solidarité peut prendre deux chemins : une solidarité de type philanthropique, là aussi, ou une solidarité sociale (ou de classe). Le premier chemin est sans arrêt utilisé par ceux qui veulent obscurcir les rapports sociaux (sur le thème : nous sommes tous embarqués sur le même bateau). Il est donc nécessaire de clarifier les choses. L’Etat social redistributif veut nous embarquer dans sa conception de la solidarité : il faut faire des efforts. Et il est capable de découvrir les « héros » de la solidarité (dans les hôpitaux par exemple en ce moment). L’Etat social paye le chômage partiel à 84%, mais les entreprises sont remboursées à 100% : c’est le rapport social réel (même s’il est vrai qu’en 2008-009, ce chômage partiel n’avait pas été mis en place). Une sécurité sociale universelle, étendue au maintien du salaire, permettrait de le garantir à 100%, ce qui éviterait le retour de l’idée de « revenu universel », qui parle à l’imagination quand on a perdu la bataille sur la portée universalisante du salaire socialisé. De même, on parle de solidarité intergénérationnelle sur les retraites, comme si les actifs devaient payer quelque chose à leurs aînés. Alors que c’est le travail comme valeur socialisée qui permet la pension du retraité, payé pour son travail libre.

Bien entendu, sur un plan plus large, anthropologique, la solidarité est le cœur des rapports humains : nous sommes des êtres sociaux (et des êtres de nature). Et nous vivons un moment de nécessaire solidarité mondiale, et aussi de sauve qui peut national. Mais le conflit sur le sens des mots dans les différents contextes historiques est permanent.

* De tout cela, je tire quelques conclusions provisoires et incertaines :

a) On ne peut pas échapper à la valeur, ni par une nouvelle économie créative (pourtant nécessaire !), ni par le travail concret seulement (malgré sa redécouverte importante). On ne peut pas s’émanciper collectivement par une myriade de ZAD. Il faut s’affronter à la loi de la valeur capitaliste, en s’appuyant sur le déjà-là d’un autre type de valeur, en même temps qu’on délibère sur les rapports de travail et le lien avec la nature. Et en tentant de faire grandir ce déjà-là dans l’économie réelle. Mais …il y aura conflit. Ce qui pose la question de l’Etat (et de l’action politique).

b) On ne peut donc pas non plus ignorer l’Etat et les institutions qui le fortifient. Il faut tenter d’agir pour ne pas trop en dépendre (et habituer autour de nous à ne pas s’en remettre à lui), même s’il est puissant. Mais sans non plus espérer construire un archipel d’assemblées populaires qui finiraient par l’encercler et l’étouffer (cette stratégie est défendue par certains écologistes). Un autre type de pouvoir public est nécessaire, car il faut une instance médiatrice. Il en faut aussi dans les assemblées auto-organisées (Gilets jaunes, grèves). C’est un débat qui a son autonomie et qui est nécessaire : quel espace public en commun ? quelle république sociale et démocratique ? La démocratie est un processus (conflictuel), la république est un bien que nous devons reconstruire (jamais fini). Les deux interagissent. Le même raisonnement peut s’élargir aux institutions européennes, qui sont le modèle parfait des institutions néolibérales stratèges, où les politiques publiques n’ont plus de sens : seul a du sens la gouvernance par les nombres (comme le dit le juriste Alain Supiot).

Pour citer ce texte : par Jean-Claude Mamet "Economie, travail, Etat « social »", Collectif critique, 10 mai 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article60