Collectif critique

Redevenir humains

par Claudia Moatti

Mis en ligne le 9 mai 2020

Depuis le début de la crise, on s’interroge sur ce que le Covid 19 a de commun avec la globalisation. De nombreux articles ont répondu partiellement, mettant en cause par exemple l’intensité de la mobilité humaine, qui a permis au virus de contaminer avec une rapidité inédite, égale à celle avec laquelle les virus informatiques se répandent. C’est précisément ce qui fait la spécificité de cet épisode pandémique : jamais auparavant l’humanité n’a été concernée à une telle échelle, presque de manière instantanée. Nous vivons un moment historique : la globalisation en direct, tout convergeant vers un point, le maintenant de la crise. Le temps est suspendu, et l’espace s’est étréci d’un coup, pour tous les confinés, et même pour toutes les professions qui sont en première ligne, et dont la vie est placée désormais sous le signe de l’urgence, c’est-à-dire de l’instant érigé en absolu (professionnels de la santé, de l’hygiène, de l’ordre public, du ravitaillement).

Allons plus loin : le virus est devenu le seul sujet d’information. Il a absorbé tout le reste. Individus confinés nous ne pensons qu’à cela, ne parlons que de cela ; et à l’échelle des Etats, des Fédérations, il n’est question que de la réponse à donner au virus : toute autre activité a été suspendue. Le temps et l’espace supprimés, ne reste que le virus, qui domine tout. En France plus question de réformes de retraite, aux Etats-Unis, plus question de campagne électorale …. Le virus a tout absorbé, et fait disparaître la diversité et la pluralité.

La comparaison avec le néo-libéralisme devient dès lors frappante. A l’image du coronavirus qui attaque les poumons, le néo-libéralisme a créé des pollutions énormes, gigantesques, qui ont changé le climat de la planète ; à l’image de ce poisson-lion, qui, arrivant en Méditerranée à cause du réchauffement climatique, provoque progressivement l’anéantissement de toute la biodiversité, il a absorbé toutes les relations sociales, politiques, économiques sous un seul mot : la rentabilité. Rentables doivent être les hôpitaux, rentable la recherche, rentable toute activité humaine. Les hommes eux-mêmes ne sont plus considérés que sous cet angle : la rentabilité tend à anéantir toute autre dimension, humaine, symbolique, intellectuelle.

Le néo-libéralisme est le virus des temps modernes, et les multinationales ses créatures monstrueuses et ses vecteurs tout puissants. Indifférentes au sort des individus, avides de dividendes et de profits à n’importe quel prix, absolument inaccessibles à toute forme de morale civique, elles aussi dévorent tout ce qu’elles trouvent : leurs salariés, acculés au suicide, les pays qui produisent pour elles aux prix les plus bas, les pays qui les accueillent à condition qu’elles ne paient pas de taxes. Ne restera-t-il un jour que des multinationales ?

Il est temps de revenir à la politique, c’est-à-dire à la pluralité. Si nous citoyens ne reprenons pas le contrôle de nos affaires, nous allons à la catastrophe. D’aucuns diront que les citoyens ne sont pas mieux « préparés » que les dirigeants actuels : ils se trompent. Car il ne s’agit pas de « préparation » mais de pouvoir de contrôle. Les citoyens doivent contrôler tout ce qui aujourd’hui leur échappe : l’information, la délibération, la décision, et, tirant parti des multiples expériences de solidarité qui se sont mises en place depuis quelques mois, ils doivent redéfinir collectivement les fins de la société ; ils doivent refuser d’être gérés, au mieux comme de simples consommateurs, au pire comme des choses et des biens. Il s’agit en somme de reprendre en main son destin d’être humain dans le respect de la nature.

Doit-on même donner encore le nom de démocraties, de républiques à ces pays qui sont pieds et poings liés aux banques et aux marchés tout puissants, et qui font des choix sous l’influence de dirigeants corrompus, comme aux Pays-Bas ? Heureusement il y a parfois des sursauts de résistance (même si c’est pour de mauvaises raisons). Dans le viseur des Etats-Unis et de la Commission européenne, lit-on dans un article du Manifesto du 19 avril dernier, il y a notamment la Cv : comprenez non pas « corona virus », mais « commandita vennootshap ». La cv est « un type de société sans personnalité juridique, partenaire de sociétés étrangères, qui leur permet d’échapper à l’impôt là où elles s’installent ». Les Pays-Bas sont devenus un paradis fiscal et la cv leur créature monstrueuse, le virus de toute l’économie légale. La langue a la précision de l’archer !

Pour citer ce texte : par Claudia Moatti "Redevenir humains", Collectif critique, 9 mai 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article59