Collectif critique

Le virus et la langue

par Gisèle Berkman

Mis en ligne le 9 mai 2020

Comme pour narguer notre propension à tout dématérialiser, Covid19 nous a rendus malades du toucher. Même après un paiement soi-disant “sans contact”, il nous faut à présent désinfecter nos cartes bleues ! Et nous voici entraînés dans l’infernale noria des gestes : désinfecter la main qui a tenu le coton imbibé de solution désinfectante, et aussi la serrure qui a reçu la clé contenue dans le sac qui a connu la rue… chaque geste en enveloppe un autre, en un jeu de poupées russes où pourrait bien s’épuiser la journée d’un hypocondriaque. Mais les hypocondriaques et les “TOC”, nous dit-on, se portent plutôt bien en ces temps affolants : c’est que l’épidémie leur donne raison, et que l’on n’est jamais trop précautionneux dans un monde où tout contact se réplique en une série sans fin – jusqu’à cette boucle absurde, ce vertige pour métaphysicien fou, d’une désinfection se désinfectant elle-même.

Il n’est pas de toucher qui ne se touche : il me semble bien que c’est Merleau-Ponty qui introduisait cette structure essentielle du touchant-touché à la base de sa phénoménologie : l’auto-affection. Or à présent, chaque touche est potentiellement chargée de virus. Mais comment être au monde sans (se) toucher ? Notre commun se débanalise, se fait dangereuse comm(imm)unité.

A la lueur du covid, la langue se fait potentiellement contaminée et contaminante. Suspecte, assurément, dans la mesure où toute métaphore est un transport, véhiculant une charge. De part en part, toute la structure de la langue comme charge, comme touche, comme “comme”, se trouve convoquée. Voici que toute charge s’avère potentiellement mortelle : gorgée de ce virus qui va se déposer au fond de nos poumons, et en coller les alvéoles, rendant impossible la respiration. Depuis longtemps, le poète Jean-Louis Giovannoni dit qu’il veut écrire “avec des mots qui touchent”. Faudra-t-il, désormais, aseptiser nos vocables ? La rhétorique du pouvoir s’en charge. Mais les rois sont nus, et nous demeurons sans masque – quelle image !

Que faire ? Marcher sur les mains ? Mais nos pieds deviendraient de terribles émissaires ! Sans peau, nous serions encore surfaces, et prodigieusement infectables. Aucun intérieur n’est sûr : il y a, partout et toujours, un possible dehors du dedans. Ainsi le covid, démultiplié par la mondialisation, nous rappelle que celle-ci ne nous immunise de rien – l’ennemi est dans la place, c’est-à-dire partout.

Pour ceux qui jouissent d’un intérieur, la menace bien qu’atténuée, subsiste, en interne. Nos dehors s’enveloppent les uns les autres, comme les pelures d’un oignon infini. Il faudrait s’astreindre à une désinfection permanente et mortelle : version plus dérisoire encore de cette cabine de bain remplie de toiles d’araignées par laquelle Raskolnikov se figurait l’éternité ! Au bout du bout du bout, vivre est un incessant calvaire, et toute alvéole étant potentiellement sensible à l’agent infectant qui nous viendra des plus fins replis de notre dedans, rien n’aura de fin – même les morgues, encombrées, font attendre, aujourd’hui, leurs patients.

Le prince Corona s’avance, tout auréolé de sa gloire, semblable, sur les préparations en couleur, à quelque fleuron de l’abstraction lyrique. En voyant une couronne autour du virus, nous avons, de l’intérieur même de la langue, proclamé sa souveraineté. Nul mot qui ne soit sa propre métaphore. De même qu’aucune surface n’est “totalement” aseptisée, nul mot n’a de sens “propre” qui ne se métaphorise de par cette boucle interne au langage.

Gare toutefois à la propension à faire de Covid19 ce qui ne toucherait que dans la langue : à la boulangerie, l’autre jour, un jeune homme insistait gravement : on dit “la” covid ! Il voulait que le danger mortel s’énonce au féminin : de même que le mot chien n’aboie pas, le mot Covid ne tue pas, mais l’innommable Chose, elle, nous saisit aux poumons, pour ne plus relâcher l’étreinte.

Pour citer ce texte : par Gisèle Berkman "Le virus et la langue", Collectif critique, 9 mai 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article58