Collectif critique

L’horizon des possibles solidaires

par Michèle Riot-Sarcey

Mis en ligne le 9 mai 2020

Contribution au texte collectif Vers un monde solidaire

La réorganisation économique au service d’une politique commune devrait être l’horizon des possibles des populations qui aujourd’hui vivent dans un temps suspendu, entre un hier défait par le néolibéralisme et un demain menacé par un « capitalisme du désastre ».

Si nous optons pour la rupture avec la loi du plus fort, le rétablissement des services publics est à repenser et la démocratie réelle à réinventer. Différents dispositifs publics sont donc à concevoir pour élaborer des politiques communes, organiser les échanges internationaux et se ressaisir de l’économie solidaire de transition écologique. Vision utopique sans aucun doute, mais avons nous le choix ?

Dans un contexte de dérive climatique, de périls des espèces et de l’effondrement de la biodiversité dont la plupart des scientifiques ont depuis longtemps avertis des dangers, face à l’augmentation considérable du chômage et de la pauvreté, si nous voulons éviter l’accélération des catastrophes à venir, tant économiques qu’écologiques, nous n’avons d’autre choix que de préparer dès maintenant l’après demain.

À l’image des soignants de tous les pays, de la Corée à l’Italie, partout les malades furent sauvés grâce au travail inlassable et la débrouillardise des soignants comme de l’attention de petites mains invisibles. La pandémie nous a permis de renouer avec l’entraide en retrouvant le sens de l’humain. Comment imaginer un monde d’après demain sans tenir compte de la somme des acquis qui on permis de mettre à nu le monde du management d’hier.

Avertis que nous sommes de ce qui se prépare du côté des autorités économiques et financières, nous n’avons plus d’autres choix. L’auto-organisation est la seule force dont nous disposons face aux projets en préparation de la part de la caste des dirigeants. La plupart des gouvernants au service des forces destructrices participent aujourd’hui à la remise en ordre. Les arrestations des opposants se multiplient partout dans le monde, en Algérie avec l’emprisonnement des organisateurs du Hirak. À Hongkong, les manifestants de la première heure sont pourchassés, tout comme au Chili, et de tous côtés, les migrants sont rejetés ; l’offensive de l’après insurrection s’étend sur la planète tandis que la pandémie contraint les populations à l’immobilisme et souvent à l’impuissance. N’en doutons pas les tenants du néolibéralisme prépare notre avenir. Les licenciements font un bond inégalé, la précarité s’étend, les difficultés financières des familles s’accélèrent, tandis que les concentration des grands groupes reconfigurent le paysage industriel et technologique, l’usage excessif du numérique menace l’éducation de tous, créant des disparités profondes ; selon que l’on soit riche ou pauvre, les connaissances seront ou non accessibles. Les dérégulations risquent de s ‘accentuer et la loi du marché prendre la main sur l’ensemble de services publics. Selon certains analystes le règne de la ploutocratie se dessine [1]. N’en doutons pas le néolibéralisme va se redéployer en s’adaptant à la situation de fragilité dans laquelle les populations sont aujourd’hui plongées. Reprendre vie au cœur de ce monde défait qui demeure entre les mains des puissants est notre horizon. Aussi n’avons-nous d’autres solutions que de nous tourner vers les expériences autonomes qui depuis longtemps cherchent à rompre avec le tout profit en réhabilitant la cause commune et le bien de tous. Ce sont autant d’expériences issues d’un passé lointain dont on avait perdu la pertinence sociale. Et pourtant, le mutuellisme des prolétaires du XIXe siècle, les associations ouvrières et populaires de 1848, en Europe, recouvrent une véritable renaissance. Au sein de quelques coopératives ouvrières en France (SCOP) ou en Espagne notamment, un autre monde se dessine, sans domination. L’Ateneo popular de Barcelone, par exemple, où 140 personnes travaillent en co-responsabilité. Dans certains secteurs, le syndicalisme se réinvente au plus près du « travail réel » et des « activités concrètes » menées par des petites mains … de femmes le plus souvent, principales actrices de ce moment d’exception ou prendre soin de l’autre est devenu une priorité. La pandémie les a révélées en rouage essentiel du quotidien des gens.

À la faveur des consciences critiques renaissantes, ces dernières années, des initiatives semblables et différentes sont mises en œuvre par des collectifs autonomes qui ont osé se placer à l’écart de la loi du marché en creusant une brèche dans nos sociétés fondées sur la domination.

Partout dans le monde, la résistance associative se développe, en Amazonie, au Brésil, au Mexique … La pratique sécessionniste des indiens du Chiapas a fait le tour de la planète. Ils/elles réinventent la tradition en reliant l’humain au non humain ; en pratiquant l’auto-organisation, ils recréent l’harmonie dans un espace habité par différentes espèces. Les habitants de la Zad de Nantes ne font pas autre chose. Dans un texte écrit en 2019 : prise de terre, ils posent un regard critique sur leur parcours collectif tout en repensant leur devenir autonome totalement éloigné d’un « libéralisme obtus » : ils reviennent sur les questions foncières et repensent « leur rapport aux terres et à la Terre » et continuent « d’explorer l’hypothèse d’une communisation du bocage » [2].

Ailleurs dans le Limousin, Ambiance bois à Faux la Montagne dans la Creuse, une scierie raboterie existe depuis trente ans sans chef, ni encadrement, avec le même salaire pour tous. Ils travaillent autrement. Et se sont organisés, sans le savoir à la manière des rêves des couvreurs d’Albi qui en 1848, imaginaient un monde sans chef …
Au-delà du mouvement des Gilets jaunes enfin, la mise en commun des ressources et des idées a permis à certains collectifs, issus du même mouvement, de s’approprier les travaux du libertaire américain Murray Bookchin pour réinventer le communalisme ou l’organisation collective à l’échelle du village ou du quartier. Une véritable ruche s’active sous nos yeux à la faveur de la gestion de l’épidémie au quotidien. Toutes sortes de solidarités se nouent dans les quartiers, les villes : de l’aide de gens en détresse à l’organisation de stages de permaculture. Des initiatives inventives de logement des sans papiers, au développement des circuits courts permettant la vente des produits frais à moindre coût …

Autre exemple, autre expérience celle des femmes des quartiers nord de Marseille qui après avoir s’être « naturellement mobilisées pour soutenir les précaires » demandent de conserver leur part de responsabilité dans la politique de la ville : « Nous sommes la solidarité incarnée de nos quartiers. Et justement, notre place doit être au centre de la politique de la ville et pas à côté, notre place, c’est de co-construire la politique de la ville, et non pas de la subir. »

L’immensité des propositions émanant des collectifs à l’œuvre aujourd’hui donne le vertige.

La continuité entre ces expériences déjà anciennes et les solidarités qui s’organisent à la faveur de la pandémie sont particulièrement parlantes et ouvrent des perspectives étonnantes. À nous tous de les faire connaître en valorisant leurs pratiques.

S’appuyer sur ces expériences pour imaginer le monde d’après demain est notre utopie collective partagée désormais par un grand nombre de contemporains.

Mais en attendant l’auto-organisation massive, tentons de sortir de notre impuissance mesurée à l’aune de notre confinement, en proposant à l’ensemble des forces politiques et syndicales de gauche de se rassembler et de préparer une démocratie ouverte. Ils contribueraient à la renaissance de pratiques démocratiques oubliées en sollicitant citoyens et associations pour contrer les mesures des gouvernements qui aujourd’hui préparent l’ordre nouveau. Des rassemblements par petites unités géographiques pourraient permettre de faire connaitre les multiples contre-réformes qu’ont proposées les différents collectifs un peu partout dans les pays européens en particulier. En France, des personnels hospitaliers sont à l’initiative d’une réorganisation de la santé, ceux de l’éducation et de la recherche ont fait des propositions extrêmement concrètes. Des syndicalistes de la SNCF eux aussi ont présenté des projets de transformation du fret ferroviaire.… et bien d’autres projets sont en cours d’élaboration.

La nécessaire projection vers l’après demain nous oblige à relier l’auto-organisation en cours dans un contexte de crise, avec la prise de responsabilités collectives, hors de l’Etat néolibéral, en réinventant une autre forme de services communs à construire à partir de cette multitude d’expériences. Ainsi la réappropriation de l’agir pour soi et les autres au détriment du faire contraint, redonne sens à la vie de chacun.

Notes :

[1Libération, 29 avril 2020

[2Prise de Terre, Notre-Dame des Landes, été 2019.

Pour citer ce texte : par Michèle Riot-Sarcey "L’horizon des possibles solidaires", Collectif critique, 9 mai 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article56