Collectif Critique

La République peut-elle rester la même le jour d’après ?

par Michèle Riot-Sarcey

Mis en ligne le 10 avril 2020

Article paru une première fois dans le journal L’Humanité du 10 avril 2020.

Pour l’heure les nouvelles sont de plus en plus difficiles à concevoir, de Saint-Denis à la frontière Gréco-Turque, de la Syrie aux migrants isolés, de l’annonce chaque soir du nombre de morts toujours croissant, le présent nous saisit d’effroi à chaque instant de confinement en révélant les inégalités les plus criantes et désormais visibles aux yeux de tous et de chacune. Il est donc encore plus malaisé de prendre ses distances avec la vie non ordinaire qui est la nôtre aujourd’hui, partout dans le monde.

Et pourtant, il nous importe de penser, non pas le jour d’après mais les suivants, plutôt l’après demain que le moment immédiat qui suivra l’apaisement de la pandémie. Car il nous faudra au préalable, nous défaire de deux siècles de délégation permanente du pouvoir d’agir par nous-mêmes.

La question, aussi pertinente soit-elle, est malgré tout incomplète. De quelle République parle-t-on ? Du régime politique qui s’est imposé en se confondant avec le libéralisme économique et politique ? D’une institution qui, ces dernières années, fut mise au service du néolibéralisme ? Ou d’une République du temps des possibles entrée par effraction en révolution, et souhaitée par les groupes d’insurgés au cours du XIXe siècle en particulier ? En effet, jamais advenue, la république démocratique et sociale, espérée en 1848, partiellement réalisée pendant la Commune de Paris, est plus que jamais d’actualité. Mais l’humanité a été si malmenée au cours de ces deux derniers siècles, si contrainte de se soumettre « librement » de se soumettre librement à un gouvernement représentatif tenant lieu de démocratie que l’ensemble des héritiers de cette modernité destructrice a presque oublié le mot émancipation. Ils ont oublié qu’un temps éphémère, il fut commun à tous et largement partagé par nombre de contemporains à l’échelle de l’Occident tout au moins.

En France, les descendants de la IIIe République ont également oublié que celle-ci fut instituée envers et contre la Commune de 1871. Quand la République devait être avant tout, selon le mot de Jules Ferry « un gouvernement ». Mais d’autres, nombreux, sont aussi les héritiers plus récents des avant-gardes auto-proclamées, lesquelles, dès les premières décennies du XXe siècle, oublièrent elles aussi l’idée même d’auto-émancipation dont l’expression, comme on le sait, est au fondement de la première Internationale.

Or, si nous voulons voir clair aujourd’hui, si nous acceptons de tourner le regard du côté des équipes qui ont su répondre aux situations d’urgence, vers ce qui, hier encore, était considéré comme utopique, en devenant possible en quelques semaines à peine, obligeant les Etats à abandonner les politiques marchandes et capitalistiques d’hier, force est de considérer qu’un autre monde s’entrouvre devant nous. Il nous faudra désormais compter avec les multiples solidarités qui se sont nouées dans ce moment si singulier. Leur organisation fut d’autant plus efficace qu’elles se sont appuyées sur des structures déjà existantes. Dans les villes, petites ou grandes, des gilets jaunes, par exemple, ouverts à tous les volontaires, sans bruits, prennent leur part d’entraide en créant des réseaux d’informations et d’auto-organisation inenvisageables jusque-là. Toutes les associations malmenées par les pouvoirs en place, parce qu’auto-organisées, montrent aujourd’hui leur efficacité et deviennent indispensables ne serait-ce que pour servir les repas aux plus démunis. Le monde de demain est là sous-jacent, à condition que rien ne puisse se réaliser sans la participation active des intéressés.

Comment imaginer une reprise de la production dans les mêmes conditions qu’avant ? Impossible de croire à une relance des activités « normales » sans tenir compte du désordre climatique dont les révolutions industrielles, techniques et technologiques de ces deux derniers siècles, sont désormais comptables. L’absence de pollution, ou presque, en période de confinement nous montre le chemin. Mais si nous sommes tous persuadés qu’une réduction de la production consécutive à une réduction drastique de la consommation d’énergie est nécessaire, si nous optons pour un abaissement net du trafic aérien, un déploiement du fret ferroviaire au détriment du fret routier, nous ne pouvons manquer l’étape d’une réflexion collective sur la production elle-même avec l’apport essentiel des salariés sur la réorganisation de tous ces secteurs. La République d’après demain ne pourra advenir qu’après cette réflexion et ce long apprentissage de l’auto-organisation. Un début de processus qui sera, n’en doutons pas, beaucoup plus long qu’espéré, mais auquel il nous faut d’ores et déjà nous préparer. Demain, il nous faudra résister pour que l’après demain se dessine.

Michèle Riot-Sarcey, 7 avril 2020.

Pour citer ce texte : par Michèle Riot-Sarcey "La République peut-elle rester la même le jour d’après ?", Collectif Critique, 10 avril 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article55