Collectif critique

Toucher

par Nicole Edelman

Mis en ligne le 9 mai 2020

« Comment être au monde sans (se) toucher ? » (Gisèle)

Le toucher, c’est le sens du solide, du concret, du matériel, du contact, celui des sensations, de la douleur, du plaisir, du chaud, du froid, du vent sur la peau… Il est un des cinq sens qui nous fait connaître les qualités palpables des corps vivants ou pas, qui nous permet de vérifier ou de corriger la vision. Il passe par la peau, organe immense et complexe, qui en est le vecteur immédiat et indispensable. Il est indispensable à notre vie quotidienne, à notre vie tout court et pour le lien qu’il crée avec les autres. Le peau-à-peau aide les prématurés à grandir. Le toucher est essentiel pour les aveugles. Et d’une autre manière, il est encore important pour les médecins qui continuent à avoir une pratique clinique.

La pandémie impose au toucher de lourdes restrictions qui nous font mesurer son rôle. Le covid 19 nous contraint de le mettre à distance, de le censurer : il faut « éviter les contacts proches », le « serrage de mains, les embrassades » etc. Il faut pratiquer des « gestes barrières » contre le virus par la « distanciation sociale », maintenir l’autre, le voisin, la voisine, celui ou celle que l’on croise et que l’on côtoie dans les magasins ou la rue à plus d’un mètre et deux c’est mieux encore… Il faut maîtriser ses gestes et ses mains : ne plus se toucher le visage, ni le nez, ni la bouche, ni les yeux, ni les cheveux… si auparavant nos mains ne sont pas savonnées ou passées au gel hydroalcoolique. Mettre des gants à l’extérieur pour toucher quoique ce soit. Il faut laver son linge et ses cheveux régulièrement, désinfecter les objets touchés, ses clés, son téléphone, son bouton de porte etc. L’air enfin est soupçonné, il peut transporter des gouttelettes avec le virus. Il faut donc porter un masque.

Le monde matériel et humain devient hostile et dangereux. Mettre à distance mais se confiner mais comment faire quand on est 5 ou 6 dans un petit espace ?

C’est une rupture jamais connue aussi totalement, il y avait eu la crainte des « miasmes » qui transportait dans l’air la maladie jusqu’à la découverte des microbes (Pasteur, années 1880). On connait les grands masques à bec que portaient des docteurs pour se protéger de la peste au XVIIème siècle mais les fauteurs d’épidémie étaient plutôt des hommes, bien souvent des juifs, ainsi au moment du choléra de 1832 en France dont on disait qu’ils empoisonnaient les puits. On ne connaissait pas la contagion donc on touchait au contraire les malades, seuls les corps dégradés des morts, en trop grand nombre, posaient problème et il fallait les inhumer très vite pour éviter les charniers. Plus proche la grippe espagnole, on conseillait déjà d’éviter les assemblées et les rassemblements, de se gargariser et… de se laver les dents car “la contamination se faisait par les expectorations qui véhiculent le germe pathogène » et certains portaient des masques. Puis il y eut les grippes 1956-58, 68-69, le stras en 2003, la grippe aviaire en 2009, Ebola l’année dernière où le maximum de protection a été mis en place quand c’était possible et où il ne fallaitt absolument pas toucher les malades.

Qu’en reste-t-il ? Oubli ? Du moins occultation des risques épidémiques en Europe et Amérique du nord : le néolibéralisme s’en lave les mains. En France, aucune politique de prévention, bien au contraire (les masques…), aucune politique publique pour mieux penser les logements et les espaces publics (école, collège et lycée avec des toilettes dérisoires), l’accueil des migrants et des sans domicile. Quant aux hôpitaux : restrictions drastiques dans le maximum de domaines.

Individuellement protéger les autres de sa maladie en ne les touchant pas, en portant un masque n’appartient pas à nos cultures européennes et rien n’a été entrepris pour changer cette attitude. Pour les personnels soignants, seule la chirurgie pratique depuis longtemps cette protection non contre le malade mais pour éviter l’infection du corps opéré et donc très vulnérable par le chirurgien et ses aides.

Au contraire, le toucher est essentiel pour un médecin surtout généraliste. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et depuis la révolution clinique de la fin du XVIIIème siècle, les médecins étaient d’abord des cliniciens. La première grande révolution de la médecine discrète, sans découvreur est cette naissance de la clinique (clinique signifie « au lit du malade »). Il s’agit d’observer concrètement le malade et non plus de lire les grands traités médicaux, de regarder, de sentir les excréments et les fluides corporels, de faire sortir la maladie par la saignée. Il faut dorénavant lier symptômes de la maladie et lésion anatomique localisée dans le corps, demander au malade non plus « qu’avez vous ? » mais « où avez-vous mal ? ». Relisons le Malade imaginaire et la Naissance de la clinique de Michel Foucault.

Cette pandémie transformera-t elle notre appréhension de la maladie pour les médecins et les soignant.e.s ? Le toucher, la palpation sont encore pour beaucoup essentiels car comment pratiquer un examen somatique sans toucher le malade avec la peau des mains et des doigts ? Pourtant depuis quelques décennies, beaucoup se détourne déjà du corps pour contempler son image, cette imagerie dématérialisée d’une précision inimaginable et formidable (échographie, tomographie par émission de positrons, imagerie par résonance magnétique fonctionnelle). La mise à distance actuelle pourrait elle accentuer ce processus ? Pas sûr, elle peut au contraire provoquer un retour du toucher comme un besoin. La barrière imposée pour des raisons vitales actuellement aux soignant.e.s est tellement imposante (ou devrait l’être) : les masques (masque chirurgicaux ou FFP2 qui permet une protection de la contamination par les voies respiratoires), dans les lieux ou les malades sont présents (ou morts), le port d’une combinaison étanche à usage unique et de gants avec une vérification de l’étanchéité de l’ensemble. Il faut deux minutes pour tout mettre et autant pour tout enlever. Les infirmières doivent le faire 30 ou 40 fois par jour…
Ces barrières, cette distanciation sociale changeront elles nos modes de vivre et nos relations à notre corps et à celui des autres ? Michel Foucault expliquait que pour que l’expérience clinique de la fin du XVIIIème siècle soit possible comme forme de connaissance, il avait fallu de profonds bouleversements de la société et de ses structures, la Révolution de 1789 avait ainsi marqué un seuil, une rupture aussi en matière médicale. Il avait fallu une réorganisation du champ hospitalier, une définition nouvelle du statut du malade dans la société et l’instauration d’un certain rapport entre l’assistance et l’expérience, le secours et le savoir, une utilisation nouvelle du langage qui s’est ouvert à une corrélation entre visible et énonçable. Enfin, la maladie avait pu être pensée par rapport à la mort et non plus par rapport à une punition divine. Bien sûr, les conditions actuelles sont profondément différentes mais la réorganisation du système hospitalier par la politique néolibérale a eu lieu et elle a fait ses preuves catastrophiques. Le covid 19 a fait du malade un corps-objet dangereux à tenir à distance et à traiter par des machines de toutes sortes. L’expérience ? Celle des autres épidémies a été entravée par des budgets de recherches limités, à laquelle s’est ajoutée une absence de diffusion des savoirs auprès du public (ainsi le refus de vaccination qui s’est développé en France). L’assistance ? Limitée par le manque de personnels qui doit déployer une immense énergie pour y pallier. Notre regard sur l’autre change et la mort s’est réinstallée dans notre quotidien. Quant au langage, le virus nous ordonne la distanciation sociale et instaure les barrières du toucher. Le déconfinement maintiendra ces distances mais nous pouvons trouver les mots pour toucher à nouveau, ne pas recommencer l’occultation et l’oubli, expliquer, comprendre. Que la dématérialisation proposée par le covid 19 ne soit pas performative ! Et bien des expériences et des solidarités sont là depuis plusieurs années maintenant pour changer l’après demain. Les gilets jaunes ont inventé une nouvelle manière d’être ensemble et d’agir, les ZAD de même et ailleurs encore.

Pour citer ce texte : par Nicole Edelman "Toucher", Collectif critique, 9 mai 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article54