Collectif critique

Briser l’isolement du peuple syrien !

par Francis Sitel

Mis en ligne le 2 mars 2020

Le peuple syrien est aussi victime de l’intérêt à éclipses que porte l’opinion internationale à sa révolution et aux drames qui l’ont frappée. « Révolution orpheline » (1), « longue nuit syrienne » (2)... « La Syrie, un drame qu’on veut oublier », comme le dit Michel Duclos.
Des décennies durant on s’est efforcé d’ignorer la dictature sanglante et impitoyable que le régime des Assad a imposé à ce pays dont il a fait sa propriété – ce qui donne à celle-ci une effrayante spécificité à nulle autre pareille (3).
En 2011, on a salué, au temps dit des « printemps arabes », le soulèvement démocratique du peuple syrien. Mais on a ensuite très vite accepté la thèse que le pouvoir en place, certes peu sympathique, se défendait d’assauts islamistes, lesquels menaçaient les minorités religieuses et un régime prétendu « laïque », voire même « anti-impérialiste » (sinistres fables !). Et Daech, cette deuxième contre-révolution, est venu opportunément conforter l’idée que Bachar al-Assad représentait un « moindre mal ».
Alors que ce régime s’est avéré capable de recourir au pire, hors des limites du concevable
On a vu qu’il menait contre le peuple syrien au prix de la destruction du pays, une répression à outrance : usage massifs des emprisonnements avec tortures et viols systématiques, sièges et destructions des villes, par bombardements, famine et écrasement des infrastructures permettant à la population de continuer au vivre au quotidien (santé, éducation, alimentation, eau)
On a donc compris qu’en Syrie c’était la guerre. La guerre, donc la possibilité de massacrer des centaines de milliers de personnes, d’incarcérer des dizaines de milliers d’autres, de déplacer, déposséder, contraindre à l’exil des populations entières… La guerre, donc le droit d’interventions étrangères par appel du régime à ses alliés : milices sous direction iranienne, aviation russe, bases militaires des uns et des autres… Au point de transformer la Syrie en échiquier sanglant des rivalités des puissances de la région et au-delà (Arabie saoudite, Israël, Turquie, Iran, Russie…), Américains et Européens acceptant d’être mis de côté, et toute indignation morale bue cédant à un lâche laisser faire…
On a ainsi renoncé à voir ce qu’on voit : cette guerre-là est d’abord et en son essence celle d’un régime sanguinaire et parasitaire contre un peuple en lutte pour sa liberté et la justice. Les gouvernements occidentaux, et plus gravement une partie des gauches françaises, européennes et arabes, reniant leurs principes revendiqués ont adhéré à ce laisser faire. Ladite Communauté internationale a accepté d’être paralysée à l’ONU par les vetos de la Russie et de la Chine, même à propos de résolutions préconisant des mesures humanitaires d’urgence, et bien sûr s’est interdite de se saisir des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dont le régime, avec le soutien de ses alliés, s’est rendu coupable.
On s’est efforcé d’oublier la Syrie, et on a feint de croire que la tragédie dont il est victime pourrait être exempte de métastases appelées à se développer dans le temps et dans l’espace.

Si régulièrement la Syrie se rappelle à l’attention d’un monde qui voudrait l’effacer, ce n’est que par la répétition de catastrophes humanitaires. Hier, les bombardements chimiques de la Ghouta, la chute d’Alep-est, les flots de réfugiés abordant l’Europe, les offensives militaires turques contre les zones kurdes... Aujourd’hui, Idlib.
Chassés des villes successivement reconquises par le régime, 2,5 millions de personnes ont rejoint la région d’Idlib qui leur fut présentée comme un possible refuge, dont la Turquie et la Russie leur garantissait la sécurité. A présent c’est toute la population (4 millions de personnes) qui subit les bombardements de l’aviation russe et l’assaut des troupes du régime. 900 000 personnes se trouvent une nouvelle fois jetées sur les routes de l’exil, dans le froid et le dénuement total, pour se heurter à une frontière bouclée par la Turquie, à proximité de camps surpeuplés, eux-mêmes menacés de possibles bombardements. Une « nouvelle catastrophe humanitaire », écrivent 14 ministres des affaires étrangères de pays membres de l’Union européenne (4).
Voici la Syrie qui se rappelle à l’opinion internationale, l’obligeant à admettre que de cette tragédie-là on ne peut être simples spectateurs. Les confrontations militaires entre la Turquie (pilier de l’OTAN dans la région) et les troupes du régime et de la Russie peuvent conduire à des dérapages militaires incontrôlables. Erdogan, craignant l’isolement, menace d’ouvrir les frontières avec l’Europe et de laisser passer le flux des réfugiés… Autant de motifs d’intérêt et d’inquiétude !
Le peuple syrien a légitimement droit à une attention d’une autre nature que celle dictée par ces conjonctures menaçantes pour les intérêts établis. Celle de la solidarité, morale et politique, avec un peuple victime de violences sans limites, qui lui sont infligées en punition de son soulèvement pour la liberté et la justice. Une solidarité pour le soutenir face au sort qui lui est fait, pour exiger l’arrêt sans conditions des offensives militaires en cours et de toutes les ingérences étrangères en Syrie, pour exiger la libération immédiate de tous les prisonniers incarcérés dans les prisons du pays, pour refuser l’impunité du régime pour tous les crimes dont il est coupable, pour assurer accueil et sécurité aux réfugiés…
Une solidarité valant soutien au combat d’un peuple qui se bat pour que ses droits à la liberté, la justice et la dignité soient enfin reconnus.

Notes :
(1) : Ziad Majed, Syrie, la révolution orpheline, (2014).
(2) : Michel Duclos, La longue nuit syrienne (2019).
(3) : Voir Michel Seurat, Syrie, l’Etat de barbarie (2012) et Yassin al-Haj Saleh, « Syrie, un Etat d’extermination et non un "régime dictatorial" » (in AOC, 17.07.2019).
(4) : in Le Monde, 27 février 2020.

Pour citer ce texte : par Francis Sitel "Briser l’isolement du peuple syrien !", Collectif critique, 2 mars 2020, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article49