Collectif critique

L’urgence de l’histoire

par Natacha Coquery, Olivier Le Trocquer et Michèle Riot-Sarcey pour le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH)

Mis en ligne le 2 mai 2017

Texte initialement paru sur le site du CVUH

Il est temps pour nous, membres du CVUH, de prendre position à une semaine du second tour de l’élection présidentielle, dans un climat politique singulièrement inquiétant, et tout particulièrement à gauche. Le CVUH n’est pas un mouvement politique ni un syndicat, mais il a une fonction à la fois savante et critique depuis sa fondation. Une des raisons fondatrices du CVUH, en 2005, est le rapport à l’instrumentalisation de l’histoire de la colonisation de l’Algérie. Rappelons-le : il s’agissait pour nous initialement de récuser l’idée de devoir enseigner sous injonction ministérielle les aspects positifs de la colonisation, comme le formulait le second alinéa de l’article 4 du projet de loi : « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le caractère positif de la présence française outremer et notamment en Afrique du nord ». C’était une proposition de Jacques Chirac, mais dont il était assez évident qu’elle cherchait à séduire l’électorat d’extrême droite, nostalgique de l’Algérie coloniale et les milieux qui entreprenaient déjà une réhabilitation publique de l’OAS.

Nous sommes dans une situation infiniment pire, et qui nous requiert pour les mêmes raisons : le FN et sa candidate ne cessent d’instrumentaliser l’histoire, celle de la colonisation, celle de l’immigration, celle de la déportation et de l’extermination des juifs, celle de l’occupation, celle du protestantisme, celle de l’Islam, celle de l’Europe, etc. - la liste est longue. Cela au nom de la « patrie », au nom du « peuple », au nom d’une conception fermée, xénophobe et agressive de la « France », et de la « fierté nationale » qu’il faudrait restaurer. Et il faut s’attendre à des projets de loi beaucoup plus graves et injonctifs concernant l’enseignement de l’histoire, dans le primaire, le secondaire et le supérieur.

Bien sûr, nous constatons l’usage et l’instrumentalisation du drapeau tricolore, de ces mêmes mots de peuple, de patrie, de France, chez la plupart des partis politiques et des candidats à l’élection présidentielle. Et bien sûr, en tant que citoyens d’opinions diverses, nous pouvons nous inquiéter de certaines propositions du candidat d’En marche concernant la sécurité sociale et la loi travail, entre autres.

Mais, sauf à tout confondre, le danger n’est pas comparable. Un pouvoir exécutif contrôlé par l’extrême droite ne produit pas les mêmes effets de censure et d’action policière que le même pouvoir exécutif contrôlé par des libéraux. Le gouvernement hongrois dirigé par Victor Orban qui censure les médias, fait emprisonner les manifestants en dehors des lois, réhabilite le régime fascisant et antisémite de l’amiral Horthy tout en criminalisant les réfugiés qui tentent d’échapper à l’extrême violence de la guerre en Syrie et en Irak, nous rappelle au présent la nature du danger. S’agissant du seul domaine de l’histoire, les historiens spécialistes peuvent discuter de l’utilisation de l’expression de « crimes contre l’humanité » par Emmanuel Macron pour désigner l’ensemble de la colonisation, incontestablement ponctuée de ce type de crimes. Mais ce sont bien des dirigeants et des responsables FN qui célèbrent la mémoire de Pétain, nient l’extermination des juifs par les chambres à gaz, remettent en question le droit de pratiquer librement ses croyances. C’est bien la candidate du FN qui propose de supprimer le droit du sol, élément fondamental du droit républicain de la nationalité depuis 1889, et qui cherche à rendre plus difficile la vie quotidienne de millions de Français en prétendant distinguer les « vrais Français » et les autres. C’est elle qui prétend arrêter toute immigration, proposition absurde et régressive, inapplicable, pour qui connaît l’histoire de l’immigration et pour qui reconnaît le droit élémentaire de la vie en commun.
Il est donc impossible de nous abstenir dimanche prochain. Et nous rejoignons les appels qui, pour les mêmes raisons que nous, visent à dire non à la présence de l’extrême droite au pouvoir au sommet de l’Etat le soir du 7 mai.

S’abstenir n’aurait pas de sens, ce serait laisser à d’autres le soin de faire barrage au Front National. Être clair c’est s’engager à voter pour l’autre candidat, seul en lice contre le FN, afin de pouvoir ensuite exiger du président de la République, y compris en le combattant, une autre orientation programmatique. À nous de rester vigilants pour que l’histoire retrouve les chemins de la critique.

Pour citer ce texte : par Natacha Coquery, Olivier Le Trocquer et Michèle Riot-Sarcey pour le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) "L’urgence de l’histoire", Collectif critique, 2 mai 2017, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article38

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