Collectif critique

La question populiste

par des membres italiens du Collectif critique

Mis en ligne le 22 mars 2017

Longtemps, en Europe, le terme populisme n’a pas eu sa place dans le discours public et la qualification de “populiste” a été perçue le plus souvent comme une accusation dégradante : c’est pourquoi, hormis quelques exceptions circonscrites (et qui ne viennent pas de la gauche), les acteurs de la politique ont rarement osé se définir explicitement en recourant à cette catégorie. Aujourd’hui toutefois nous assistons à un changement radical : la valeur négative demeure mais, dans le même temps, les indices explicites se multiplient d’une revendication parfaitement décomplexée (y compris à gauche) ; de la sorte, voit le jour une inflation de l’usage de ce terme, provoquant quelque confusion sur son sens mais, en même temps, favorisant sa diffusion et son succès comme possible clé interprétative.
L’élection de Donald Trump, le 9 novembre dernier, s’inscrit dans un tel processus et, tout ensemble, l’accélère. Nous percevons bien l’impact de ce qui s’est passé aux Etats-unis sur les prochains rendez-vous électoraux en Europe (Pays-Bas, France, Allemagne) et le risque d’un profond déplacement vers la droite des gouvernements de ces différents pays. Mais, le 9 novembre a aussi une incidence plus générale sur la forme que prend le débat politique ; en particulier sur la tendance toujours claire à redessiner le champ du politique à partir d’une division entre “populistes” et ‘antipopulistes’. Nous verrons si et comment cette tendance se renforcera mais, dans tous les cas, il est évident qu’il devient urgent de clarifier le sens de “populisme”. Il faut dire avant tout que l’explicitation du discours populiste (ou l’usage croissant d’une telle dénomination) n’ôte rien aux caractéristiques initiales du terme à savoir son indétermination constitutive et l’extrême hétérogénéité de ses référents. Sans aucun doute, autour du couple “populisme/populiste” continue à se construire et à se densifier une rhétorique qui mêle des positions politiques différentes en réduisant leurs spécificités à un présumé dénominateur commun. Pourquoi, dans ce cas, le terme de “populisme/populiste” connaît-il une telle fortune dans le débat public ? Quels phénomènes se cachent derrière cette expansion ? Aujourd’hui dominent trois sens de “populisme”. Il y a un populisme théorique qui dit la “politique est populiste” ; un populisme militant (celui de ceux qui s’auto-définissent “populistes”) qui proclame qu’« une opposition efficace à l’ordre néolibéral ne peut être que populiste » ; un populisme qui dénigre (celui de ceux qui s’autodéfinissent anti-populistes) qui affirme : « toute forme de critique de l’ordre néolibéral est populiste ».
Il est en fait impossible d’identifier un usage cohérent du terme et il convient de rejeter les hypothèses théoriques qui font du populisme un levier pour définir la politique contemporaine en général (notamment celle de gauche). Nous rejetons aussi l’usage prescriptif du terme selon ce que font ceux qui s’en revendiquent explicitement. Et nous refusons enfin l’attitude de ceux qui mettent ensemble à l’enseigne du populisme toutes les instances critiques de l’ordre économique et politique dominant. Nous tenterons en revanche de décomposer la notion en identifiant certains des traits qui lui sont attribués de façon souvent un peu confuse et instrumentale afin d’en vérifier le degré d’utilité pour l’analyse.
Il est évident que le discours populiste présuppose la décomposition d’une formation sociale divisée en classes telle qu’elle a été configurée entre XIXe et XXe siècles. Pour être bref, sont en jeu ici l’affaiblissement de la capacité politique des travailleurs et de la drastique redéfinition des protections et garanties collectives qu’assurait le welfare state, l’appauvrissement d’une “classe moyenne” qui s’était élargie vers les groupes les moins favorisés de la société dans les années de l’expansion la plus importante du système de protection sociale assuré par la puissance publique. Ces dynamiques engendrent de nouvelles réactions collectives : un sentiment répandu d’insécurité des individus et la perception de leur inadéquation par rapport aux exigences toujours plus pressantes de productivité et de compétitivité qui fondent le human resources management néolibéral. Nous sommes donc confrontés à l’apparition d’un paysage social toujours plus atomisé et éclaté avec un effet induit de plus en plus net : l’accroissement de la solitude et de l’isolement. Etant donné ces transformations profondes, les façons de faire de la politique et les formes de représentation, typique d’un monde caractérisé par le compromis fordiste-keynésien entre capital et travail, perdent de leur efficacité et laissent la voie libre à un espace dans lequel de nouveaux acteurs, et de nouvelles rhétoriques prennent en revanche leurs aises.
Dans le discours public courant, la catégorie de “populisme” fait donc allusion justement à la reprise et à l’amplification sélective de demandes sociales hétérogènes créées par la crise du “monde d’avant”. De telles opérations se présentent sous différentes formes (d’où l’indétermination constitutive du populisme) ; elles possèdent quelques éléments en commun, dont le plus significatif est probablement la fonction démiurgique du chef, sans laquelle la position populiste ne semble pas pouvoir être consolidée. Une telle fonction démiurgique consiste non seulement dans la sélection des demandes, exprimées ou non, qui remontent de la société mais aussi dans leur articulation à l’intérieur d’un champ obligatoirement dichotomique qui sépare de façon dramatique « peuple » et « élites ». Dans la construction de cet univers les conditions créées par les moyens de communications de masse (la télévision dans un premier temps puis, par le suite, les réseaux sociaux surtout) sont cruciales, mais c’est d’abord le discours du leader auquel il revient de l’exprimer. Idéologiquement allergique à tout jugement critique, la construction populiste du monde est intimement autoritaire, et souvent, elle fait place à une instance irrationnelle et anti-intellectualiste. Si, à partir de la crise économique de 2007 (et pas avant), la critique des intellectuels a frappé aussi un certain type de rationalité néolibérale, et une certaine élite intellectuelle qui en avait été le porte-drapeau et le garant (signe du fait que, même si cela se passait de façon confuse, l’impossible neutralité des savoirs néo-libéraux devenait manifeste), aujourd’hui un grand éventail de forces politiques tend à rejeter en bloc toute forme de rationalité critique et toute forme d’action intellectuelle. Et pour cause : dans leur univers, le peuple-tout, réservoir d’énergie vitale et d’instances démocratiques élémentaires (et donc dénuées de médiations/formalisations intellectuelles, idéologiques et institutionnelles), constitue une instance de décision sans possibilité d’appel. Il est d’ailleurs évident que cette image indifférenciée et non réfléchie du peuple chez les “populistes” coïncide paradoxalement avec la rhétorique élitiste sur le peuple, nourrie par une longue tradition aristocratique et anti-démocratique qui va d’Aristote aux écrits sur la raison d’Etat, de la phobie des masses à la fin du XIXe siècle à l’ordolibéralisme allemand et au néolibéralisme américain.
Tant le lexique populiste que la rhétorique antipopuliste ou les phénomènes que nous voulons prendre en considération ont une présence particulièrement évidente dans l’histoire récente de l’Italie. L’Italie a représenté en effet, depuis la crise aiguë de son système politique dans les années 1992-1994, un extraordinaire laboratoire populiste, sans doute le plus important en Europe. C’est alors que commence le long “moment populiste” que nous vivons aujourd’hui. En effet, presque toutes les principales positions politiques qui se sont affirmées en Italie depuis 1994 – qu’elles soient “de droite” ou “ de gauche” - sont caractérisées justement par cette relation entre une dynamique liée à un leader et la construction d’une scène politique dichotomique. En réalité cette histoire suppose une prémisse fondamentale dans une période à cheval entre les années ’70 et ’80, à partir du renforcement du leadership de Bettino Craxi au sein du Partito Socialista Italiano et de la naissance, en Vénétie et en Lombardie, du phénomène de la Ligue (Lega). Par la suite, au début des années ’90, certains événements liés entre eux poussent à une rupture : l’enquête judiciaire « Mani pulite » qui engendre une sensibilité plus prononcée à l’égard du phénomène de la corruption de la classe politique, une réforme institutionnelle de type majoritaire qui oblige les forces politiques (et l’opinion publique) à se polariser en deux fronts opposés et l’affirmation imprévue et soudaine de Silvio Berlusconi (comme par hasard, très proche de Craxi et, d’emblée allié au leader de la Ligue Umberto Bossi). La formation d’une scène politique dans laquelle deux coalitions se disputent le gouvernement du pays devient ainsi irréversible et les alternatives dans le domaine des politiques économiques sont de moins en moins perceptibles, jusqu’à ce qu’on arrive à la plus totale homologation actuelle.
Berlusconi inaugure donc la série des positions populistes à l’enseigne d’une double opposition destinée à marquer toute la période suivante : d’un côté l’opposition entre le vieux et le nouveau et de l’autre l’opposition entre société civile et politique professionnelle. La Lega de Bossi, et maintenant de Salvini, reste fidèle à l’opposition entre l’extérieur et l’intérieur qu’elle déclinait naguère dans la confrontation nord/sud, et qu’elle traduit aujourd’hui dans la plus habituelle opposition entre Italiens et étrangers (ou immigrés), ou bien entre autonomie nationale et gouvernement européen. Plus récemment, Renzi a fondé sa proposition politique sur la séparation entre conservateurs et “innovateurs”, ou entre vieux et jeunes (ou entre passé et avenir), tandis que Grillo jouait sur l’opposition entre caste corrompue et citoyens honnêtes, entre légalité et illégalité (en héritant d’une position représentée pendant plusieurs années par l’« Italia dei valori » de Antonio Di Pietro).
Tous ces langages dichotomiques dialoguent entre eux et partagent une même logique de construction d’un espace politique singulier, et il est facile de vérifier comment cette logique a été définie et rendue efficace au premier chef par Berlusconi, avant d’être intégrée par ses héritiers comme par ses adversaires. Pour tout le monde, un camp « populaire », intérieur et homogène, que les leaders populistes s’efforcent de représenter (dans la double acception du terme), se dresse contre un camp “extérieur”. Dans l’acception originelle “berlusconienne” (mais aussi léguiste), le premier camp coïncide avec une société civile d’individus qui entendent se libérer du filet des règles et des liens construit au fil des ans par la « politique », à savoir par l’édifice institutionnel, dispendieux, despotique et corrompu, mis en place depuis la fin de la seconde guerre mondiale par les partis de l’« arc constitutionnel » [1]. Cette représentation est devenue assez vite hégémonique contraignant tous les principaux acteurs politiques à se mouvoir en son sein. C’est une des clés indispensable pour déchiffrer notamment, depuis le processus de sa fondation, la parabole du Partito Democratico (PD), qui est même devenu le produit le plus accompli de ce mouvement.
La conséquence la plus importante d’une telle hégémonie a été probablement l’expulsion du conflit hors d’un champ social que les leader populistes s’efforcent de constituer et de symboliser comme une réalité pacifiée et uniforme. La société civile et nationale qui est censée rompre le monopole du pouvoir détenu par une caste corrompue habituée à l’illégalité et en partie liée à la criminalité organisée constitue un front unitaire engagée dans un défi décisif résumé dans la “modernisation” néolibérale. Un front constitué de citoyens, jamais de travailleurs, et qui ne peut de fait accepter d’être segmenté ni autrement déterminé. Du même coup, à partir de cette instance d’unification, se produit le refoulement de la contradiction entre le capital et le travail (quelles que soient les réalités que l’on place aujourd’hui dans ces deux termes) et est rendu invisibile l’accès toujours plus différentié (selon les genres, les classes d’âges, les lieux de naissance) aux ressources. Du même coup, également, sont écartées toutes les revendications démocratiques non compatibles avec la logique dichotomique primaire (et qui consistent souvent en des tentatives pour soustraire au marché de ressources et d’espaces communs).
Le seul conflit possible concerne l’“extérieur” d’une identité imaginaire et artificiellement interclassiste. Un « extérieur » très diversifié : politiques professionnels et syndicalistes ; professeurs « oisifs » et technocrates européistes ; étrangers et immigrés ; et aussi tous ceux qui, pour des raisons inavouables ou par fainéantise, défendent le régime de la « première république » [2] et résistent au courant de la « modernisation ».
Le refoulement du conflit social montre parfaitement le caractère mystificateur du discours populiste ; pourtant ce n’est qu’en raisonnant sur l’idée d’antagonisme social que l’on peut engager une réflexion sur le dépassement possible du moment populiste. Il ne s’agit pas d’entretenir une quelconque nostalgie pour les formes traditionnelles de la politique au siècle dernier (en l’occurrence le parti lié à une classe), mais de distinguer soigneusement au sein des expériences et propositions politiques actuelles, qui sont toutes, à des degrés divers, marquées par des traits d’ordre “populiste” sans pour autant être homogènes dans leurs contenus respectifs.
S’il est vrai en effet que, pour les raisons susdites, la forme populiste de la communication politique est aujourd’hui peut-être la plus efficace, et que donc le rôle charismatique du leader, en général de sexe masculin, et télégénique, semble indispensable, il est tout aussi vrai que les positions défendues n’obéissent pas toutes à la logique de la neutralisation du conflit social, ce qui au passage rend encore plus évident le caractère indéterminé de la catégorie de populisme. Le cas de Podemos a illustré par exemple un processus de communication et d’organisation qu’il est possible de définir comme populiste tout en proposant des contenus anti-libéraux et une sensibilité manifeste et concrète pour la mobilisation des militants. En Italie, le cas du maire de Naples Luigi De Magistris représente une variante du même type de processus politique (tout en restant à une échelle locale) : d’un côté, le dépassement définitif de la forme-parti et la concentration de la représentation en la personne du maire-leader ; de l’autre, et en même temps, la tentative d’affronter le malaise social et de mettre en place des processus de participation un peu partout.

En conclusion, les phénomènes de type populiste émergent à partir de la crise des sujets politiques collectifs du siècle dernier et se nourrissent du vide ainsi créé. L’ordre néolibéral les renforce mais, dans le même temps, la très concrète phénoménologie des discours populiste peut acquérir dans certaines circonstances des contenus explicitement critique de ce même ordre. Là où cela est advenu dans ces dernières années, comme l’illustrent le cas grec et le cas espagnol, la forme populiste de l’action politique a su laisser de la place à des instances contraires au sens commun néolibéral. Toutefois, c’est justement cette forme, qui, tout en permettant la traduction publique momentanée de ces instances-là, constitue un obstacle crucial pour la construction de subjectivités capables de penser un horizon différent de celui qui a été défini par l’ordre néolibéral. Cette forme pousse à chercher l’adversaire en dehors du « peuple », en rendant opaque la conformation réelle de ce dernier, en essentialisant la ligne de séparation entre peuple et non-peuple, en nourrissant un imaginaire interclassiste et républicain et en rendant imperceptible les dispositifs de l’accumulation, de l’exploitation et de l’idéologie néo-libérale elle-même.

Notes :

[1Ndt : en gros tous les partis sauf le MSI néo-fasciste

[2Ndt : L’expression “première république” dans le débat public en Italie renvoie à la forme de gouvernement qui a prévalu de l’après-guerre aux années 1990, même si dans les faits il n’y a pas eu de changement de constitution

Pour citer ce texte : par des membres italiens du Collectif critique "La question populiste", Collectif critique, 22 mars 2017, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article33

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