Collectif critique

Multiculturalisme ou laïcité

Mis en ligne le 20 janvier 2017

Aurions-nous abandonné l’idéal d’universalité ? Le multiculturalisme semble en effet s’imposer partout dans le monde. Le repli au sein d’une communauté de semblables apparaît comme la solution à la xénophobie croissante, au rejet de l’autre.
Il est parfois tentant, en effet, de se laisser convaincre par le modèle apparemment tolérant du multiculturalisme : ne postule-t-il pas le droit à la différence ? Ne prône-t-il pas la coexistence pacifique des communautés ? Pourquoi en effet empêcherait-on les Sikhs de porter le turban, les Juifs de porter la kipa, et les musulmanes le voile ? Pourquoi n’accorderait-on pas des privilèges aux membres de minorités pour leur donner plus de chances ? Une fois ces évidences apparentes posées, deux questions demeurent : quel est le prix de cette vision communautariste ? Ne contient-elle pas aussi en elle le ferment de la division ? N’est-elle pas un abandon des principes de liberté pour tous et une dénégation de valeurs universelles ?

Le prix du communautarisme

Le communautarisme construit une société corporatiste. Chacun y trouve une place à travers son appartenance à un groupe reconnu comme différent et par là même doté d’un statut spécial. Sans le groupe, pas de salut, pas de statut, pas de droit, donc pas de reconnaissance. Sans doute, l’affirmation de leurs différences par les minorités peut-elle trouver une justification dans une conjoncture de lutte contre les discriminations. Toutefois, ce marquage de l’individu selon des critères religieux, sexuel, ou ethnique produit le plus souvent une fragmentation de la société, et enferme chacun dans une identité figée. Dans un pays qui fonde ses lois sur la liberté individuelle, il produit ainsi des effets opposés aux objectifs d’égalité.
Ce système autorise en effet l’exercice de pratiques particularistes pour régler des conflits internes au groupe. Un récent article de presse décrivait le rôle actif, en Angleterre, des tribunaux islamiques appliquant la charia pour des litiges d’ordre privé — par exemple pour prononcer la dissolution d’un mariage contracté de manière religieuse et non civile, en fait, la répudiation de la femme qui se voit privée de tous ses droits. Ainsi, l’Angleterre reconnaît aux groupes qui vivent sur son territoire la possibilité de vivre selon leurs lois, mais est-ce de la tolérance ou de l’indifférence — indifférence notamment au sort des femmes musulmanes victimes d’injustice, d’inégalité et d’oppression ?
Le cas des tribunaux islamistes est exemplaire car ils appliquent des règles totalement incompatibles avec l’idéal universel, tout en se revendiquant d’une culture spécifique qui, à leurs yeux, a une valeur universelle. Aussi plusieurs questions se posent. Quelle coexistence peut-on vraiment construire entre des groupes qui se réfèrent à des principes aussi différents ? La pratique autorisée de ces tribunaux, ce laisser-faire ne peut qu’exacerber les oppositions, la division de la société, la dichotomie entre « eux » et « nous ».
De fait, que l’on considère comme égales tous les modes d’être au monde, ou que l’une se considère comme supérieure aux autres, la société ainsi construite devient une juxtaposition de ghettos où s’exprime au mieux l’indifférence à l’autre, au pire la fermeture, la haine, voire l’apartheid. Dans tous les cas, le nous collectif devient de plus en plus faible, voire inexistant. Le multicultruralisme contient ainsi en lui un élément d’auto-destruction.

L’alternative

Il faut donc déplacer le problème et repolitiser les rapports sociaux. Et le seul modèle capable de mettre en œuvre une coexistence respectueuse de tous, aboutissant au rassemblement des populations, serait l’application du principe de laïcité. S’y exprime en effet une conception politique et non traditionnaliste de la société, et surtout s’y définit l’idée de la cité non comme une association de groupes dits culturellement différents, mais comme une association de citoyens actifs, qui partagent des valeurs communes et pratiquent le respect de l’autre. C’est ce modèle qui attirait jadis les étrangers vers la France, quand précisément ils voulaient s’émanciper de la famille, ou de la religion. Pour réaliser ce but, la laïcité pose l’existence séparée de deux niveaux de sociabilité : la sphère publique et la sphère privée, et interdit toute interférence de la seconde sur la première. Une distinction qui permet d’échapper à la dichotomie produite par le communautarisme et qui contient en germe la possibilité de mettre un terme à l’indifférence généralisée pour l’autre.
Le modèle laïc tel qu’il s’est imposé en 1905 était de fait un héritage de l’idéal d’émancipation exprimé par les Lumières et la Révolution française, mais il s’en distinguait par un déplacement important en n’exigeant plus des individus qu’ils renoncent à leur culture traditionnelle (la religion notamment) pour devenir pleinement citoyens, mais en reléguant cette culture au rang de pratique privée. Aujourd’hui c’est un autre tournant que nous devons opérer puisque nous vivons dans des sociétés beaucoup plus cosmopolites et hétérogènes que celle du début du XXe siècle : le modèle laïc doit prendre en considération les différences de tous ordres, mais en offrant l’horizon d’une société globale, selon la juste expression de Ernesto Laclau, c’est-à-dire d’une société unifiée par des valeurs universelles (l’égalité entre l’homme et la femme, la protection de l’enfance, le respect de la nature, etc.). Ce choix permettra de dépasser le dilemme auquel nous sommes le plus souvent confrontés, entre une posture purement « culturaliste », qui mène au conflit des civilisations, et une posture « naturaliste » qui pose un « commun » ouvert à tous et ne tient pas compte de l’histoire, de la culture et de la langue des groupes. Il faut donc conjuguer la reconnaissance intransigeante de valeurs qui sont universelles et l’ouverture à l’autre.
Pour ce faire, deux conditions fondamentales sont requises : redonner un sens à la politique, donc fonder une réelle démocratie qui associe tous les membres de la société en tant qu’individus ; d’autre part élaborer un projet d’éducation, qui renforce la capacité individuelle à juger et à décider – sans pour autant reproduire le modèle libéral de l’individualisme –, et permette tout autant de transmettre les valeurs communes. Ainsi, c’est, au-delà de l’émancipation purement individuelle et apolitique du sujet kantien, une émancipation politique que peut offrir un modèle de séparation des Eglises et de l’Etat repensé.

Pour citer ce texte : "Multiculturalisme ou laïcité", Collectif critique, 20 janvier 2017, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article31

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