Collectif critique

Le dernier espoir

Mis en ligne le 6 octobre 2016

Au temps du massacre du peuple syrien, face aux morts par centaines de ces derniers mois en Méditerranée, pendant le scandale du mur de Calais, à l’écoute des catastrophes répétées au Bangladesh dans les ateliers de textiles dont les grands groupes prestigieux occidentaux portent en large part de responsabilité, au présent de l’affaire Alstom, du procès de ce pitoyable Cahuzac et de l’affaire Bygmalion, cette liste infinie de drames et de scandales nous oblige à nous poser une question simple : que pouvons-nous espérer ?

En ce temps défait, éclaté, où les mots les plus usités perdent leur sens, dans un espace fragmenté et concurrentiel où chacun ne voit plus l’autre que sous la figure d’un rival menaçant, le plus extraordinaire, le plus intolérable, c’est que nos représentants, totalement coupés du monde social, deviennent encore plus autistes à l’approche d’une campagne électorale qui incite aux délires les plus inattendus. « Le temps » sortirait-il « de ses gonds » ? Sommes nous vraiment les contemporains de nos représentants politiques ? Sont-ils d’ailleurs eux-mêmes les contemporains de ces hommes et de ces femmes qui chaque jour doivent lutter pour leur propre survie ? Sont-ils à l’écoute de ce qui se passe autour d’eux, autour de nous ?

Comment osent-ils parler de démocratie quand il faudrait avant tout tenir compte de ce qui est crié ou écrit sous toutes les formes de l’expression critique à distance du pouvoir en place ? Une masse croissante d’individu.e.s parfaitement conscient.e.s de la catastrophe qui s’annonce – catastrophe humaine, écologique – s’époumonent en vain, sans parvenir à ébranler la certitude affichée et dérisoire de « représentants » qui ne les représentent pas.

Que les dits représentants de la droite s’ingénient à regarder la réalité de leurs contemporains à la lueur de leur fantasme, que l’extrême droite se délecte du délitement des consciences en faisant croire à son adhésion à la démocratie, rien de surprenant, mais que ces dits représentants osent parler en notre nom, cela est proprement hallucinant.

Et que devient la gauche dans tout cela ? Que faut-il en attendre ? Rien de la gauche gouvernementale, elle s’est auto-anéantie pendant cinq ans. Il subsiste bien sûr la galerie des frondeurs, restés au PS ! Quelles initiatives ceux-ci ont-ils prises ? Quelle alternative politique ont-ils proposé à tous ceux qui, ces derniers mois, ont exprimé leur rejet de la loi El Khomri et leur lassitude du macronisme ? Quelle espérance d’émancipation renouvelée offrent-ils aujourd’hui ? Et comment osent-ils se présenter à tour de rôle, seuls, au nom d’un peuple qu’il ne connaissent guère à force d’avoir fréquenté les couloirs et les allées de l’Elysée ?

La gauche de la gauche, comme il est convenu de l’appeler, ne semble pas plus avertie, ni plus lucide que les autres représentants « élus ». Certes, elle promet, pour plus tard, de changer les règles du dispositif de délégation de pouvoir dont personne ne veut plus, mais en attendant lorsqu’il s’agit de désigner ses candidats rien ne change : les egos de personne et les égoïsmes de parti s’imposent. C’est à qui s’auto-proclamera « égotiquement » le seul représentant de tous parce qu’il est naturellement le meilleur.

Il faut cesser ces petits jeux suicidaires « entre amis ». Il est encore temps. La gauche dite radicale ou critique a perdu plus de dix ans à s’auto-détruire alors que la colère était partout, que le néolibéralisme montrait ses conséquences désastreuses, que pour d’importantes fractions des classes populaires, la gauche n’était pas encore synonyme de renoncement et de lâcheté devant les puissants. Oui, cette gauche-là, la gauche dont nous nous revendiquons, a été incapable de se constituer en force démocratiquement organisée, prisonnière des vieux schémas des partis d’avant-garde, des arrangements électoraux à géométrie variable, des « sauveurs suprêmes ». Elle a logiquement laissé place au découragement et au Front national. Oui, elle porte une responsabilité immense dans le désastre politique. Et cela suffit !

Il existe un mouvement social, des syndicats qui font leur œuvre de syndicats, des initiatives collectives de toutes sortes, un foisonnement d’associations locales que nous avons rencontrées partout. Cette nébuleuse démocratique pratique la mise en commun des énergies et des idées, elle reformule l’avenir possible en renouant avec les utopies d’hier. Cette mouvance ne se sent plus représentée par les appareils, petits ou grands. La déconnexion entre l’activité démocratique à la base et le jeu des organisations politiques s’accroît. Nuit debout en est la plus manifeste des expressions créatrices. Oui, il faut faire de la politique autrement, pour qu’elle soit l’affaire de tous.

Pourquoi ne pas repartir de la base, c’est-à-dire du commencement ? Avant de parler au nom des « insoumis » ou tout simplement des mécontents, avant que chaque organisation ne désigne son candidat ou ne décide de soutenir untel ou untel, pourquoi ne pas mettre en œuvre, tous ensemble, avec la mobilisation de toutes les organisations, l’élaboration d’un programme unique de la gauche critique, à partir d’une réflexion construite collectivement ? Ce fut en juin l’idée des assemblées de citoyens, qui a échoué parce qu’elle était isolée. Mais si toutes les composantes de cette gauche parvenaient in extremis à s’entendre sur un tel processus, il est certain qu’il aboutirait. Oui, nous espérons, malgré tout, que ceux qui se réfèrent sans cesse au « peuple », à la « démocratie » et à la « république » mettent enfin en pratique les fondements de la liberté collective. Oui, nous disons qu’il y encore une toute petite chance pour que cette gauche qui se dit différente fasse réellement la preuve de sa différence. Faute de quoi elle risque d’être engloutie dans les ténèbres des années qui nous attendent.

Christian Laval, sociologue, Michèle Riot-Sarcey, historienne

Pour le Collectif critique

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Texte publié dans le journal Le Monde du 4 octobre 2016, http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/10/04/presidentielle-il-reste-une-petite-chance-a-la-gauche-pour-faire-la-difference_5007748_3232.html

Pour citer ce texte : "Le dernier espoir", Collectif critique, 6 octobre 2016, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article26

Commentaires :

  • Je me permets de vous adresser ces quelques pistes de réflexion et d’action critiques :
    il convient d’abord de se garder de l’élitisme (les gouvernants savent toujours ce qui est bon pour le peuple) comme du populisme (le bon peuple a toujours raison), de l’intellectualisme (la pensée sans l’action) comme de l’activisme (l’action sans la pensée), du professionnalisme (l’accaparement des savoirs et compétences par une minorité) comme de l’amateurisme (le règne de l’improvisation de la majorité).
    Les conditions objectives (pour parler comme Gramsci) susceptibles d’accélérer la prise de conscience de la nécessité d’un changement socio-politique de grande ampleur sont les suivantes : le défi incontournable du réchauffement climatique que nos gouvernants peinent à relever positivement ; la révolution numérique et l’ubérisation de l’économie qui vont entraîner la disparition de millions d’emplois - notamment dans les services, affectant la situation des classes moyennes (niveau intermédiaire indispensable, véritable charnière du système, qui permet son articulation) ; la multiplication des conflits d’intérêts et affaires de corruption qui suscitent un mécontentement durable des populations.
    S’affirme d’emblée la nécessité d’articuler les pouvoirs d’en haut et d’en bas : voter ne suffit pas, il convient de rester mobilisé après le scrutin afin d’incarner des contre-pouvoirs quotidiens. Ce qui ne vas absolument pas de soi pour la plupart des gens qui préfèrent largement déléguer la gestion des affaires publiques à une minorité de politiciens professionnels pour mieux goûter le confort de leur vie privée. C’est la grande illusion de l’individualisme libéral.
    S’impose ainsi une alternative politique axée sur ces points essentiels :
    - une démocratie participative - plus réaliste que la démocratie directe - qui repose sur l’information (transparence), l’explication et le contrôle du processus de décision politique et économique (démocratisation de l’Etat et de l’entreprise) ;
    - la réduction du temps de travail, indispensable pour permettre la participation politique et l’acquisition des savoirs théoriques essentiels ;
    - la rénovation de l’Education nationale : la valorisation de l’autorité du savoir contre l’arbitraire du pouvoir, l’instauration d’un véritable suivi personnalisé pour les élèves en difficulté (contre l’égalité formelle actuelle, ce qui suppose de s’en donner les moyens matériels), l’apprentissage des responsabilités et la formation continue citoyenne ;
    - la lutte contre l’obsolescence intégrée (l’usure programmée des biens de consommation) et le rééquilibrage progressif d’une économie de l’offre par la demande grâce à l’introduction d’une planification démocratique ;
    Loin de toute rupture révolutionnaire - synonyme de guerre civile propice à la concentration extrême des pouvoirs (Bonaparte, Staline) -, c’est bien un processus de démocratisation politique, économique et culturelle, sur la longue durée, qu’il convient d’enclencher en construisant d’abord à l’échelle européenne un rapport de forces favorables face aux banques "systémiques" et aux sociétés transnationales.
    Les stratégies et tactiques (conditions subjectives) restent à élaborer...

    Jérôme Désert.

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