Collectif critique

L’avenir du mouvement contre la loi travail à la lecture de l’histoire du « mouvement social »

Mis en ligne le 19 septembre 2016

Quel bilan tirer du mouvement social contre la loi travail ? Et d’abord où en est-il ? Rien ne dit qu’il est fini. Il a eu et il y aura peut-être encore « quelque chose » d’inédit. Pourra-t-il inventer et rebondir sans se contenter d’espérer la répétition du « même » en plus gros ? C’est à la lumière de l’histoire du mouvement social de ces vingt dernières années, que nous pouvons tenter d’y apporter certains éléments de réponse.

Dans un précédent texte du Collectif Critique sur la signification du mouvement contre la loi Travail, nous avions employé le terme de « perforation » du néolibéralisme. La formule renvoie à l’image d’une carapace à percer. Il donne aussi à imaginer une société sous l’emprise d’un système global qui structure fortement toutes les relations sociales : travail, emploi, rémunérations, règles, droit, système politique, système de violence légitime, environnement social, rapports humains, mutations culturelles, rapport au monde. La liste est longue et fait du néolibéralisme un imaginaire enraciné profondément dans le corps social. Des dégâts humains nombreux en sont la conséquence depuis déjà assez longtemps. A l’échelle du monde, ils sont si graves que c’est une sorte de chaos global auquel nous avons affaire. La tentation est grande d’en sortir par le retour (d’ailleurs impossible sinon sous forme barbare) aux nationalismes exacerbés, aux guerres proclamées, annoncées ou déchainées (mais sans lignes de front clairement définies), aux tribus, aux lois du sang, au religieux sur-idéologisé.

Parler du monde entier à propos de la loi travail peut paraitre exagéré. Il n’en n’est rien car à tout moment, le monde entier peut faire irruption dans notre quotidien : réfugiés, guerres, catastrophes. Les attentats risquent de structurer la vie politique durablement. Social, sécurité, religions, violences, hystérisation politique : tout s’interpénètre.

Mais l’image de la perforation d’une carapace indique aussi, dans le mouvement de résistance prometteur qui s’est déclenché avec la loi travail, une vision animée par le « pessimisme de l’intelligence ».

Le mouvement inauguré le 9 mars a joué sur une multitude de registres et a présenté de multiples aspects qui en font la complexité : utilisation des réseaux sociaux (ce qui n’en fait pas un « truc magique »), manifestations démonstratives répétées (la rue), unité syndicale inespérée mais fragile, occupation durable de places publiques, entrée en scène de « salarié-es » situés hors syndicalisme (pas forcément antisyndicaux), élaboration de contre-projets (y compris constitutionnels), grèves dans le secteur privé (très difficiles), expérience de la violence étatique et sociale, tensions autour du rôle des « autonomes » dans les manifestations syndicales, débats de stratégie (reconduction des grèves), recherches d’expressions citoyennes alternatives au seul mode parlementaire (votations citoyennes), approfondissement d’une crise politique salutaire de la « gouvernance » social-libérale, etc.

La longévité du mouvement et ses formes, bravant les obstacles puissants qu’il a dû franchir, autorise l’hypothèse d’un évènement ouvert sur un possible à venir, et pourquoi pas sur la possibilité d’un déraillement du « cours des choses » dans le monde tel qu’il semble aller.

Ce n’est pas la première fois que des « possibles » se sont offerts depuis l’avènement du néolibéralisme. Il y a déjà eu d’autres grandes luttes, voire certaines même plus massives et plus fortes qu’en 2016 (en 2010 par exemple, contre Sarkozy). Il y a eu aussi des luttes plus directement politiques (traité constitutionnel de 2005) ou, vers la même époque des explosions sociales comme « la révolte des banlieues » de 2005 dont les effets se prolongent encore.

Mais le grand mouvement social anti-néolibéral qui a vraiment suscité un très grand nombre de recherches et de commentaires reste cependant celui de novembre et de décembre 1995, il y a 21 ans maintenant. Il faut y revenir. Déjà, il avait été analysé comme le premier grand mouvement de refus du monde tel qu’il va, transformant durablement alors les coordonnées sociales ou politiques. Et puis… la promesse de 1995 s’est progressivement estompée, jusqu’à n’être qu’une archive. L’opposition populaire au néolibéralisme semble avoir été captée par les forces nationalistes régressives, pas seulement en France d’ailleurs, mais dans de nombreux pays européen, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Allemagne aujourd’hui.

Retour sur 1995

Il convient donc de revenir sur 1995, pour analyser 2016. Le mouvement de 2016 ouvre-t-il une nouvelle phase de lutte contre le néolibéralisme ?

Une précision s’impose sur la naissance du concept de « mouvement social » dans son sens actuel. C’est au mi-temps des années 1990 que la lexie « mouvement social » réapparait dans le débat public et dans les sciences sociales. Pourquoi alors parle-t-on moins de grève générale ou de mouvement ouvrier que de « mouvement social » ? Parmi la multitude de travaux universitaires (sociologie, politologie) qui étudient cette question, la plus pertinente des explications est sans doute celle-ci : le conflit social change de forme avec le néolibéralisme et la mondialisation. Il faut certes récuser ici les interprétations répandues depuis les années 1970 selon lesquelles le mouvement ouvrier classique ou le syndicalisme, seraient « dépassés » par de « nouveaux mouvements sociaux » (NMS) dont l’une des caractéristiques serait l’absence d’unité, de sens global, de vision émancipatrice. Selon cette conception défendue notamment par les sociologues « tourainiens », les mouvements en question seraient ce qu’ils sont pour eux-mêmes (chômeurs, écologistes, étudiants, femmes, gays, etc). Il y a des éléments vrais dans ce constat : ces mouvements ne demandent pas l’autorisation des ex-avant-garde sociales ou politiques pour exister et se définir. Mais ce regard est en réalité bien limitatif. Le mouvement ouvrier d’autrefois avait sans conteste une portée englobante et centralisatrice dans la mesure même où le combat de la classe ouvrière était censée porteur d’une libération totale de l’homme aliéné et exploité. Mais ce mouvement ouvrier n’est pas resté tout au long du XXe siècle le même. Il a subi une mutation sociologique et culturelle dont mai 1968 a été la révélation. La suite a été faite à la fois de défaites sociales et politiques majeures et de transformations profondes du monde ouvrier. La classe dominante a su se défendre, réinterpréter cet évènement à sa façon, restructurer en profondeur les rapports de travail concrets. Il s’en est suivi une crise du travail et un éclatement des modes de production (chaines de sous-traitances, internationalisation) et des statuts d’emploi (précarité pour tous, insécurité structurelle). En 1995, cette évolution était déjà bien avancée.

La catégorie de « mouvement social », si elle s’impose, renvoie donc moins à une « dénégation du mouvement ouvrier » (Vakaloulis-1998), qu’à une transformation par extension de la conflictualité dans tous les espaces sociaux et sociétaux de la société remaniée par le néolibéralisme. Le « social » comprend toujours le champ du travail marqué par la lutte des classes traditionnelles (Air France 1993, Renault Flins printemps 1995), mais il ne s’y réduit pas. De multiples luttes, dès avant 1995, se développent qui concernent d’autres catégories et portent d’autres enjeux que le partage de la valeur dans l’usine : le mouvement recomposé des chômeurs (la marche de 1994, la naissance d’AC !), la jeunesse contre le CIP, les femmes affirmant leur auto-organisation (25 novembre 1995) ou leur métier qualifié (infirmières), la naissance de nouveaux syndicats (SUD PTT, FSU), et les débuts de l’altermondialisme. Et ce n’est sans doute pas par hasard que les agents des services publics ont été en pointe en décembre 1995 puisqu’ils opèrent dans les lieux même où peuvent s’enregistrer de façon condensée et intense les changements sociaux (éducation, communications, transports, énergie…).

Mais dès cette époque, la question s’est évidemment posée, comme en 1968, de savoir quelle était la portée politique de 1995. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la volonté de traduire ce mouvement en projet politico-social global a peiné à se traduire concrètement. Ecartons tout de suite un malentendu : il ne s’agit pas de regretter que les politiques n’aient pas pris le soin de synthétiser l’attente de 1995 pour mieux être en mesure de postuler au pouvoir. Ce qui aurait été reproduire en quelque sorte le schéma stratégique mitterrandien entre 1972 et 1981. Il ne s’agit pas non plus d’avoir la nostalgie du schéma révolutionnaire selon lequel la grève générale espérée et répétée se transforme en pouvoir populaire par sa seule puissance, en réunifiant magiquement le social et le pouvoir, option illusoire et à certains égards dangereuse. Il s’agit plutôt de constater que le mouvement de 1995 n’a pas formulé de projets globaux alternatifs, y compris sur les services publics ou les retraites. 1995 est une sorte d’irruption qui montre que la lutte peut parfois surgir sans projet affiché et qu’elle peut tirer son sens et sa dynamique politique de la rencontre entre syndicalisme unitaire et pluraliste, du mouvement des « sans », du mouvement des femmes et des réseaux intellectuels. Après la débâcle socialiste de 1993, et le discrédit de la gauche qui s’en était suivi il était inimaginable que cette rencontre associe des « politiques » quels qu’ils soient. D’ailleurs, la gauche dite « traditionnelle » a été totalement muette dans le mouvement de 1995. Les Etats généraux du mouvement social ont eu lieu en novembre 1996 à partir d’un appel d’universitaires (né à Paris 8), puis soutenu par Pierre Bourdieu qui avait contribué à populariser le mouvement. Les Etats généraux ont réuni environ 500 personnes, avec la présence des responsables syndicaux de 1995 (Bernard Thibault, Annick Coupé, Michel Deschamp, Claude Debons). Mais la dynamique naissante ne s’est pas développée. Par absence de volonté syndicale ? Sans doute. Mais il faut aussi constater que le comité de liaison proposé par la FSU sur un autre plan s’est également enlisé. Ce qui explique qu’en mars 1997, lorsque Chirac dissout l’Assemblée, et que la gauche dite « plurielle » arrive au gouvernement, le champ politique est alors totalement repris en main et « hégémonisé » par Jospin et l’alliance qu’il a formée, ce qui montre encore une fois que l’action politique même lorsqu’elle ne parait pas très en phase avec l’attente sociale, a sa logique propre.

Certes en 1997, le projet Jospin, bâti en quelques semaines dans une logique d’état-major, tente d’exprimer quelque peu les attentes de 1995 (surtout avec les 35 heures et la RTT, dont la logique avait mûri tout au long des années 1990 par des initiatives multiples), mais bien timidement. Les privatisations vont même bientôt redoubler d’intensité. Le mouvement social, faute d’articulation avec une gauche politique en crise de projet, a laissé l’initiative à une politique institutionnelle qui s’est vite enlisé. On connait le triste destin « social-libéral » de la gauche plurielle, même si le quinquennat de Jospin a été le théâtre de mouvements sociaux très durs qui ont fait tomber pas moins de deux ministres (Allègre et Bercy), ce qui est souvent oublié.

2005 ou…la forme enfin trouvée ?

En 2002, la gauche dite de « gouvernement » subit le coup de tonnerre que l’on sait : Le Pen est au deuxième tour. Certains analystes avaient averti : le refus du néolibéralisme, bien réel, n’est pas ipso facto synonyme d’une claire conscience de sa nature. Elle n’est pas donnée, elle doit se produire. Sur ce point, 2005 marque une avancée. En 2005, après le mouvement sur les retraites de 2003, la bataille anti-néolibérale contre le Traité constitutionnel européen (TCE) prend une tournure politico-sociale nettement orientée à gauche, d’autant qu’entre janvier et mai la campagne sur le TCE est couplée avec des luttes sociales sur les salaires. Pour la première fois se trouvent agrégées des forces politiques, certaines venant même du PS, des forces syndicales et associatives, des forces citoyennes. Suite à la victoire du non le 25 mai 2005, ce rassemblement représente l’apogée des possibles à ce moment-là. La démonstration est faite que le néolibéralisme peut être battu politiquement par une alliance de gauche politico-sociale, laquelle peut représenter une force nationale majoritaire et peut incarner une façon différente de conduire la politique en l’appuyant sur la mobilisation populaire. Mais pour cela il fallait d’une part accepter d’en prendre le risque politique, et d’autre part accepter de contrer les réflexes bureaucratiques d’autoconservation au profit d’un collectif politique et social certes mal délimité. Ces deux obstacles ne seront pas surmontés, de sorte que sera détruit pour l’élection présidentielle de 2007 le potentiel subversif de 2005. Le résultat, ce fut le triomphe de Sarkozy.

Par la suite, le Front de gauche, plus « rassurant » pour les appareils par son aspect cartel, n’a jamais réussi à avoir une portée aussi globale. Ce n’est pas le lieu ici d’en faire le bilan complet. Contentons-nous de dire que sur trois épreuves, l’épreuve sociale, l’initiative politique en direction de la gauche tout entière, et l’épreuve citoyenne, il a raté beaucoup d’opportunités. Devant l’épreuve sociale de 2010, il s’est montré impotent. Face au désarroi des électeurs et sympathisants socialistes après 2012, il n’a pas tendu la main. Devant l’aspiration citoyenne à développer des initiatives libres, il a plutôt mis des barrières. Arrive 2015, année terrible. C’est dans ce contexte que surgit le mouvement de 2016, qui trouve la force de « perforer » la chape de plomb néolibérale.

Rebondir : à quelles conditions ?

Nous nous demandons ici à quelles conditions il peut rebondir. L’histoire de ces vingt dernières années nous éclaire-t-elle sur ce point ? Rebondir ne veut pas dire recommencer sous les mêmes formes. Nous avons beaucoup attendu en 1996 le rebond de 1995 qui n’est pas venu, mais a donné lieu à des suites inattendues.

Constatons d’abord des différences réelles. Le mouvement de 1995 avait gagné à moitié en permettant le rejet du Plan Juppé. Ce qui n’est pas le cas de 2016 avec la loi El Khomri. Pourtant, une chose a changé. La problématique essentiellement défensive et résistancielle commence à être dépassée. Il ne suffit plus de s’opposer, il faut imaginer. Comme nous l’avons constaté, il y a beaucoup plus de contre-projets alternatifs en 2016 qu’en 1995. Des forces à gauche sont porteuses d’idées neuves. Des collectifs de travail se sont formés avec les syndicats et les associations (Le Code Qu’il Faut Défendre-CQFD), hypothèse impossible en 1995. Des questions centrales ont été posées par Nuit debout : constitution, démocratie, salaire à vie, revenu universel, principe du commun. L’organisation même de la production est reposée, avec un nouvel intérêt pour les expériences coopératives, ce qui n’était pas le cas en 1995. Certes, l’imagination est encore balbutiante. Et politiquement, il n’y a pas eu l’équivalent à gauche du front syndical constitué depuis le 9 mars contre la loi travail. Seules ont eu lieu de petites avancées ces dernières années dans la construction d’un espace commun entre le social et le politique (collectif 3 A pour : Alternative à l’austérité), même si les forces de rappel routinières et bureaucratiques demeurent puissantes.

L’idée d’un pluralisme ou d’une dualité de mouvements et d’initiatives parait donc pertinente. Dualité dans la conduite de la lutte, qui se partage entre syndicalisme et occupation des places. Dualité entre le syndical (« laboral ») et le « socio-culturel » : être ouvert à la souplesse des réseaux sociaux, des proximités, des mouvements. Dualité et tension entre la portée politique intrinsèque de l’exigence sociale que les acteurs-trices sociaux devraient assumer davantage, et en même temps la nécessité pour les « politiques » d’apprendre collectivement des mobilisations et de leur sens. Dualité entre représentation citoyenne ou parlementaire et puissance populaire en acte (votations citoyennes, Nuit Debout). Cette pluralité peut être perçue comme confuse, mais en fait dans le mouvement du printemps, les initiatives ne se sont pas contrecarrées. Elles ont été complémentaires, mieux : elles augmentaient la puissance critique du mouvement.

Systématiser ces dualités conduirait sans doute à une révolution heureuse du champ politique et de la manière d’agir. Elle implique le pluralisme, elle oblige au pluralisme des rassemblements et des représentations, contre toute solution providentielle ou fermée sur elle-même. Elle oblige aussi à un renouvellement des imaginaires de l’émancipation. Plus encore que 1995, le mouvement de 2016 a été à la fois social et « politique » au sens « il met en cause les rapports sociaux constitutifs de la société actuelle » (Berger-1998). Il est une dissidence de la société salariale éclatée, associée à une dissidence politique du peuple de gauche qui passe de la passivité abstentionniste à l’action de rue. Le mouvement comporte à chaque étape un excédent subversif qui le fait durer et innover. Il peut donc renouveler la réflexion stratégique sur une « guerre de position » contre le libéralisme mondialisé.

C’est d’autant plus nécessaire avec le choc des terreurs à nos portes, accompagné d’outrances idéologiques et guerrières. Jamais autant qu’aujourd’hui sans doute (sauf peut-être dans les périodes de guerres ouvertes en Europe) le local n’a été autant connecté au global, l’exigence sociale autant inséparable de l’exigence d’ouverture démocratique et égalitaire. Il est illusoire de chercher un seul fil explicatif à tirer pour démêler le chaos du monde et produire du sens. Face au libéralisme et à son monde brutal, face aux délires identitaires, aux horizons étriqués du national-social, le commun des pratiques humaines pour des droits universels est nécessaire pour renouveler la Res publica.

Pour citer ce texte : "L’avenir du mouvement contre la loi travail à la lecture de l’histoire du « mouvement social » ", Collectif critique, 19 septembre 2016, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article25

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