Collectif critique

Avoir mais ne pas être

SRS – Prof des écoles dans le sud lyonnais

Mis en ligne le 1er septembre 2016

« Il ne travaille pas. Pourtant, il a tout ce qu’il veut ! Moi, j’en avais pas tant à son âge... ». Phrase mille fois entendue lors d’entretiens avec les parents de mes élèves de primaire. La mise en lien de la volonté d’apprendre et la possession d’objets est presque toujours évoquée lors de ces discussions. Dans tous les milieux sociaux. Il semblerait que le bonheur de posséder devrait suffire aux enfants pour leur donner envie d’apprendre et donc de grandir.

Dès que l’enfant est en âge de toucher précisément avec un doigt, beaucoup auront leur tablette tactile avec des jeux « éducatifs » plein le disque dur. Ce sera ensuite les menus McDo avec objets cadeaux, puis l’ordi avec internet, puis les jeux sur consoles, puis le téléphone portable avec la 4G, puis le deux roues, puis la voiture... Et tout cela étant obsolète au bout d’un an, c’est le « mythe de Sisyphe » de la possession.

Nombre de parents achètent, leurs enfants possèdent et c’est bien souvent le seul lien qu’ils ont. L’objet devient un substitut parental déculpabilisant en comblant l’absence, la désaffection, le désinvestissement. Ainsi, matériellement l’enfant ne manque de rien mais est-ce bien le primordial ?...

Et quand ce n’est pas le cas, soit les parents résistent, refusent, car ils veulent d’autres liens affectifs et éducatifs avec leurs enfants, soit les parents n’ont pas les moyens d’acheter ce que l’enfant réclame. Et là, ils le vivent douloureusement car ils pensent que ce dernier risque d’être exclu de la normalité sociale, de le « pariatiser ». Ils feront donc tout ce qu’ils pourront pour gagner l’argent nécessaire : ils se priveront, emprunteront à des taux extravagants, feront des heures supplémentaires quitte à réduire les relations avec leur enfant puisque étant au travail.

Le « non » de convictions est toujours plus facile que le « non » de misère. La maman d’un de mes élèves m’a dit un jour être contente que je parle de la publicité, de la télé, des marques à son fils car il lui réclamait toujours des vêtements avec logo. Je lui disais que pour mon fils c’était pareil. Et en toute franchise elle me répondit que son fils ne lui reprochait pas de ne pas lui acheter ce qu’il voulait mais de ne pas pouvoir... Que pour lui, le refus de sa maman aurait été plus facile s’il avait été décidé (« elle refuse parce que c’est bon pour moi ») que subit (« elle refuse parce qu’elle manque d’argent et que ça se voit sur moi »).

Majoritairement, les parents actuels font partie de la génération qui a commencé à jouer aux jeux vidéos et à regarder la télé à outrance. Il est donc normal pour certains de reproduire cette éducation. On ne joue plus au ballon avec son enfant dehors mais dans son salon devant la Wii (console de jeux où le joueur possède des accessoires retranscrivant ses gestes sur écran), on ne se fait plus d’entorses au club de tennis mais toujours dans ce même salon en jouant contre un membre de sa famille. Ensuite on passe à table, on mange devant la télé puis chacun rejoint son écran pour finir la soirée. Et dès le réveil, le lendemain matin, l’enfant se lèvera, mettra la télé et déjeunera devant avant de partir à l’école.

Cette année (2015/2016) sur 28 de mes élèves de CM2 (9/10 ans), 24 regardaient la télévision au minimum une demie heure le matin avant de venir en classe ; 20 regardaient un écran (tablette, TV, ordinateur) au-delà de 22 heures les soirs de la semaine et de minuit le week-end ; et les 28 regardaient un écran en soirée les week-ends et, en plus, 25 passaient au minimum 3 heures dans la journée du samedi et du dimanche devant. Sans oublier une luxation à l’épaule et une entorse au genou en jouant à la Wii pour deux d’entre eux...

La solitude s’installe progressivement. On vit physiquement ensemble, mais on ne partage plus. Ces enfants ont tout mais finalement ont rien.

Ne pouvant vivre sans relation, ces enfants vont donc les chercher sur les réseaux sociaux. Compte Facebook à 9 ans sur lequel on va essayer de se faire croire que l’on vit, que l’on existe pour des gens que l’on de connaît même pas. Égoportraits (selfies) qu’ils espèrent être pointés par un « J’aime », discussions rapides avec des copains de collège à qui on n’a pas adressé la parole de la journée...

Les relations deviennent superficielles, le monde n’est plus concret. Beaucoup de jeunes ont du mal à communiquer, à être ensemble et à faire un ensemble qui ait vraiment du sens, qui les construit et non pas qui les formate.

La vie n’a plus d’autre sens que la course à la possession pour se leurrer d’exister.

Le XIXème a créé et développé les techniques, le XXème les objets et les envies qui sont devenues besoins au XXIème. Mais cela ne fait plus sens puisque tout le monde peut posséder grâce au « discount » et que la possession ne remplit pas, ne fait pas être.

Deux solutions s’offrent ensuite à ces jeunes adultes : continuer l’inflation de la possession en espérant pouvoir rembourser les crédits qui s’accumulent et ne jamais avoir à se poser la question du sens de sa vie ; ou refuser de continuer.

Là, il y a vraiment un sacré enjeu pour notre société. Qui va donner du sens à leur vie ? Comment les aider à se sevrer, à se construire ?

Les chanceux rencontreront des gens ayant le même besoin de sens et essayeront de faire changer les choses, de faire évoluer leur situation.

Les malchanceux rencontreront des manipulateurs qui vont profiter d’eux, qui vont leur faire croire qu’ils existent et qui les utiliseront pour les basses besognes du trafic mafieux, du terrorisme, du fascisme.

Alors modestement mais avec convictions, si nous, les enseignants, faisions en sorte d’augmenter le nombre de chanceux ?

Même en primaire, si on apprend à penser aux enfants, si on les regarde comme des êtres au potentiel intellectuel toujours en développement, si on leur permet de prendre du recul, ils sont très curieux, avides de trouver des solutions, de changer leurs habitudes et s’épanouissent grâce à la fierté qu’ils acquièrent enfin d’eux-mêmes. Ils deviennent partie prenante dans leur vie, décideurs d’actions à mener dans un but de changement ou d’évolution : évaluer le gaspillage d’énergie dans son école et sa commune, trouver des solutions et les proposer à la Mairie ; être tuteur référent d’un plus jeune s’il a besoin d’aide pour des exercices ou pour régler un conflit ; ramasser les papiers au sol autour de l’école, dans la cour de récréation et trouver des solutions pour communiquer avec les autres, enfants et parents, pour que les déchets diminuent ; travailler sur les marques qu’ils aiment en faisant des recherches sur leurs modes de fabrication, sur les travailleurs qu’elles emploient et les conditions de production qu’elles imposent (beaucoup d’entre eux refusent ensuite de faire acheter des vêtements à logos à leurs parents pour ne plus être des supports publicitaires et peuvent même essaimer leur conviction)...

Et si nous tentions de leur faire prendre conscience que tous ces objets sont superficiels, que leurs goûts sont préfabriqués, non choisis ; de leur expliquer la stratégie publicitaire, les origines des produits qu’ils achètent, par qui ils sont fabriqués et comment ; de mettre en lumière en Histoire les luttes sociales et la géopolitique en faisant le parallèle avec leur vie, leurs origines ; de les emmener aux musées et d’essayer de les éduquer aux images qui les entourent mais dont ils ne comprennent pas les enjeux (mais nous, les comprenons-nous toujours ?).

Et surtout, redonnons au savoir la liberté qui doit en découler et décollons le de l’hypothétique travail futur. Expliquons que ce qu’on apprend à l’école n’est qu’un moyen pour qu’ils puissent ensuite grandir avec un esprit en alerte, éveillé puis critique. Expliquons leur que le « Savoir c’est le pouvoir » mais n’oublions pas de rajouter « de choisir qui on veut être ».

Faisons enfin de l’école un lieu d’esprit et non pas de produits.

Et arrêtons nos simagrées en jouant l’incompréhension lorsqu’on nous annonce qu’un gamin très gentil s’est transformé en martyre en se faisant bombe humaine.

Tout ce processus est parfaitement logique, construit, voulu par le système dans lequel nous vivons.

En attendant de pouvoir le changer, lisons des histoires à vos enfants, parlons leur de la vie, de la nature, intéressons nous à eux, à leurs ressentis. Et ne nous laissons pas remplacer dans leur éducation par des objets et/ou machines.
Parce que le lien se construit tout au long de l’existence et que si vous pensez que des objets peuvent vous remplacer, ne faites pas d’enfant.

SRS – Prof des écoles dans le sud lyonnais

Pour citer ce texte : SRS – Prof des écoles dans le sud lyonnais "Avoir mais ne pas être", Collectif critique, 1er septembre 2016, URL : http://collectifcritique.org/spip.php?article24

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