Collectif critique

    L’avenir du mouvement contre la loi travail à la lecture de l’histoire du « mouvement social »

    19 septembre 2016

    Quel bilan tirer du mouvement social contre la loi travail ? Et d’abord où en est-il ? Rien ne dit qu’il est fini. Il a eu et il y aura peut-être encore « quelque chose » d’inédit. Pourra-t-il inventer et rebondir sans se contenter d’espérer la répétition du « même » en plus gros ? C’est à la lumière de l’histoire du mouvement social de ces vingt dernières années, que nous pouvons tenter d’y apporter certains éléments de réponse.
    Dans un précédent texte du Collectif Critique sur la signification du mouvement contre la loi Travail, nous avions employé le terme de « perforation » du néolibéralisme. La formule renvoie à l’image d’une carapace à percer. Il donne aussi à imaginer une société (...)

    Les migrations entre passé et présent. II

    20 juin 2016

    La question centrale que se posent toutes les sociétés est donc bien celle-ci : avec qui accepte-t-on de partager l’espace et les biens communs ? Les formes d’accueil ont sans doute à voir avec les structures politiques mais elles relèvent aussi de l’événement : famine, crise religieuse ou politique, guerre — c’est-à-dire de l’état de la société. Revenons à notre exemple des Goths qui au IVe siècle de notre ère frappent aux portes de l’empire romain, avec femmes et enfants, et qui demandent l’asile sous la pression des Huns. Ils sont très semblables à ces Syriens fuyant Daesch et Assad, ou à ces Somalis fuyant Dadaab. Or l’empereur hésite avant d’accepter. Puis, les fonctionnaires romains chargés de l’installation de ces demandeurs d’asile sont désorganisés, corrompus, inefficaces. Le désordre est tel que les Goths se révoltent : c’est la guerre et Rome connaît une cuisante défaite deux ans plus tard à Andrinople.
    L’exemple est à méditer : avant cet épisode Rome a pratiqué intensivement l’intégration, forcée ou volontaire, des peuples étrangers ; or en 376 cela ne marche plus. Et l’une des causes est que l’Empire lui-même est fragilisé et que depuis un siècle il commence à se fermer, à se territorialiser, à réifier la romanité, en la définissant par hostilité aux autres. C’est ce qui se passe de nos jours. On réifie l’identité européenne, on se ferme, on rejette l’autre….Dans les médias et sur toutes les places publiques, on parle de « la crise des migrants » mais n’est-ce pas les sociétés d’accueil aussi qui sont en crise ?

    Les migrations entre passé et présent. I

    13 juin 2016

    Ce n’est pas la première fois qu’on parle d’une « crise des migrants » et que l’on cherche, comme aujourd’hui en Europe, en Turquie, en Malaisie, aux Etats Unis, comme au Kenya ou en Thailande, c’est-à-dire comme partout dans le monde, à les expulser, à les renvoyer dans leur pays d’origine ou à les expédier dans d’autres pays. Ce n’est pas non plus la première fois en Europe que l’on songe à expulser les immigrés les moins fortunés : l’Angleterre, ce pays le plus ouvert à l’immigration et à l’asile jusqu’au XXe, moins toutefois par humanitarisme que par mercantilisme et intérêt économique, émit en 1905 un Alien Act, pour empêcher l’entrée des migrants pauvres, le plus souvent des Juifs (...)

    Le mouvement contre la « loi travail » perfore le néolibéralisme

    5 juin 2016

    Une fois de plus, nous participons à un « mouvement social » qui ne ressemble à aucun autre. Pourquoi ? Justement parce qu’il n’a pas commencé comme un mouvement social, même s’il est en train de se transformer. C’est un mouvement formé de plusieurs forces convergentes, qui entrent en scène les unes après les autres, de manière décalée, agissant sur des plans différents de l’espace socio-politique : jeunesse précaire à cheval sur le lycée, la fac et le salariat, salariés-es de grandes et très petites entreprises du privé qui découvrent progressivement le contenu concret de la loi, mobilisation syndicale dans certains « bastions » en dépit des effets de l’offensive libérale depuis 30 ans. (...)

    Les droits de la personne et le modèle de l’entreprise

    25 mai 2016

    L’entreprise est aujourd’hui valorisée comme jamais elle ne l’a été auparavant. Elle donne lieu à tout un imaginaire au prisme duquel elle apparaît comme une promesse d’autonomie pour l’homme. Dans les discours managériaux elle est volontiers présentée comme le lieu dans lequel l’« humain » et les « relations humaines » se verraient reconnaître la première place, loin de toutes les pesanteurs bureaucratiques qui caractérisent le « monde extérieur ». Tout récemment, on a pu entendre des partisans de la loi travail défendre le renversement de la hiérarchie des normes (les accords d’entreprise doivent avoir priorité sur les accords de branche et les lois et règlements nationaux) au prétexte (...)

    Syrie : la guerre impensable...

    5 mai 2016

    La guerre a repris à Alep. Des bombardements, avec leur lot de victimes, les destructions, dont celle d’un hôpital... Dans les guerres c’est ainsi. Il peut y avoir des trêves, mais suivies de reprises des hostilités, avant peut-être une nouvelle trêve... On dit mener des négociations de paix (à Genève de préférence), mais sans empêcher la poursuite des affrontements sur le terrain, pour marquer des points, déplacer les lignes, et développer la propagande quant aux responsabilités de tous ces drames. C’est bien une guerre qui ravage la Syrie. Avec des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés et d’exilés, des villes détruites, des trésors culturels millénaires pillés (...)

    Debout !

    2 mai 2016

    Nuit debout n’est pas facile à saisir. Le mouvement intrigue, déroute quand il n’inquiète pas. Pourtant, il prend de l’ampleur, malgré les hésitations et le peu d’engagement de ceux qui regardent s’agiter la jeune génération sans se donner les moyens d’écouter, de ceux qui restent impuissants face à ces anonymes qui marchent à côté de leur système de pensée. Or, comprendre cette forme d’expression nouvelle, en rupture avec le monde sans voix auquel nous étions contraints, c’est découvrir l’immensité d’une plainte souterraine si longtemps enfouie sous les décombres des modernités fictives. Depuis quelques années, à l’échelle de la planète, à la faveur de situations singulières, une partie de (...)

    Acquisition et transmission du savoir

    30 avril 2016

    Jamais autant de connaissances n’ont été mises à notre disposition par les outils numériques mais cette abondance fait illusion car elle réduit l’expérience acquise à un bien pesé à l’aune du néo libéralisme, un bien que les ordonnateurs et autres régulateurs du système veulent d’abord utilitaire, destiné à une application pratique et avant tout marchande au profit immédiat. De ce fait jamais la confusion entre savoir et connaissances n’a été aussi grande et jamais l’acquisition du savoir et sa transmission n’ont été aussi problématiques. En effet, ce que l’on nomme savoir n’est pas une addition de lectures et d’expériences, recherchées pour un usage précis, une acquisition rapide et (...)

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    L’Algérie est au bord de l’éclosion

    par Mohammed HARBI et Nedjib SIDI MOUSSA

    13 mars 2019

    Le surgissement populaire du 22 février constitue une rupture majeure dans notre histoire comme dans celle du Maghreb. Il s’agit de la consolider et d’élargir le champ des possibles. Aujourd’hui, les Algériens ont remporté une première victoire.
    Notre tâche prioritaire est de tirer la leçon du soulèvement d’octobre 1988 et d’éviter à nouveau le « détournement du fleuve », à savoir la confiscation de la souveraineté populaire qui est à l’origine de l’autoritarisme sous sa forme actuelle.
    Nous sommes devant une nouvelle crise du régime mais le peuple algérien a déjà tranché. Le FLN a vécu, le cinquième mandant aussi. L’annonce du président, ce 11 mars 2019, ne fait qu’entériner cet état de fait.
    Ici et là, des alternatives politiciennes sont proposées par les démocrates au nom (...)

    Gilets jaunes et plébéiens

    par Claudia Moatti, professeure d’histoire antique à l’Université de Paris 8 et à l’University of Southern California

    19 janvier 2019

    Le paradoxe est éclatant : nous transformons en patrimoine la Révolution française mais nous tremblons devant les rébellions actuelles. Nous nous comportons ainsi comme les sénateurs ­romains du dernier siècle de la République, qui, tout en reconnaissant l’utilité des révoltes passées (les ­fameuses sécessions de la plèbe du Ve siècle avant notre ère), condamnaient celles de leur époque. Les historiens qui écrivirent sous l’Empire voyaient pourtant plus qu’une analogie entre les deux. Au moment où la situation politique nous met en demeure, à notre tour, de réfléchir et de comprendre l’état de notre société, leur récit a quelque chose à nous apprendre.

    La fin du néolibéralisme, et après ?

    par Jean-Louis Laville professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), chercheur associé au Collège d’études mondiales (Maison des sciences de l’homme)

    14 décembre 2018

    Face à la tentation autoritaire et à la moralisation des plus pauvres, les démocraties doivent intégrer les initiatives citoyennes et les démarches autour d’une économie des communs. Partout dans le monde, des solutions émergent.

    Les « gilets jaunes » ou l’enjeu démocratique

    par Michèle Riot-Sarcey, historienne

    12 décembre 2018

    L’avènement d’un événement historique est toujours inédit, quelle que soit sa forme. Celui des « gilets jaunes » l’est sans doute encore davantage. Les rapprochements, les analogies, les similitudes avec les événements d’hier : révoltes, insurrections, soulèvements ne sont recherchées que dans le but de donner un sens à l’événement qui intrigue et inquiète. Toujours les mouvements firent l’objet d’un enjeu interprétatif au terme duquel l’une ou l’autre signification l’emporta et détermina, après l’avoir construit, le sens de l’histoire. Mais le mouvement qui fait l’histoire est bien différent. Contradictoire, avec des protagonistes insaisissables, aux expressions conflictuelles, il se présente, inattendu et sans devenir apparent. Aussi l’analyse de sa complexité est-elle d’autant plus importante que sa réalité, aux multiples facettes, est masquée par les discours partisans qui recouvrent les actes et les paroles singulières dont l’expression s’estompe. De ce point de vue le soulèvement des « gilets jaunes » ne fait pas exception.

    Avec les Gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie

    par Pierre Dardot et Christian Laval

    11 décembre 2018

    Rarement dans l’histoire un président de la République n’a été à ce point haï comme l’est aujourd’hui Emmanuel Macron. Son intervention télévisée du 10 décembre, solennisée à souhait, et les miettes qu’à cette occasion il a distribuées avec « compassion » aux plus pauvres, sans revenir en aucune façon sur les mesures les plus injustes encouragées ou décidées par lui-même, d’abord en tant que conseiller de Hollande puis comme ministre de l’économie et enfin comme président, ne changera rien à ce fait.

    Pour une véritable révolution démocratique, tout reste à refaire

    par Christian Laval (professeur de sociologie à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense), Francis Sitel (directeur de la revue Contretemps) et Michèle Riot-Sarcey (professeure d’histoire émérite à l’université Paris 8)

    24 août 2017

    A presque 100 jours de la prise de fonction d’Emmanuel Macron, trois représentants de la gauche critique qualifie ce mandat « d’ illusion moderniste » qui cache une crise profonde de notre démocratie également incarnée par le populisme de gauche.

    L’urgence de l’histoire

    par Natacha Coquery, Olivier Le Trocquer et Michèle Riot-Sarcey pour le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH)

    2 mai 2017

    Il est temps pour nous, membres du CVUH, de prendre position à une semaine du second tour de l’élection présidentielle, dans un climat politique singulièrement inquiétant, et tout particulièrement à gauche.

    L’urgence démocratique

    Pierre Dardot et Christian Laval

    31 mars 2017

    Au cours du débat télévisé du lundi 20 mars, François Fillon est apparu bien effacé et bien terne. On avait peine à reconnaître celui qui en avait solennellement appelé au jugement du peuple contre la justice. Cet appel a-t-il marqué un tournant ? On a relevé que l’axe de l’indépendance de la justice avait disparu subitement de son programme. On s’est à bon droit inquiété de la condamnation du « racisme antifrançais » par le même individu dans un meeting à Caen le 16 mars dernier, expression dont on sait qu’elle fut forgée par Jean-Marie Le Pen en 1977. On s’est à juste titre scandalisé de la caricature antisémite de Macron publié sur Twitter le 10 mars par Les Républicains. Cependant, la seule question qui vaille est de savoir comment interpréter ce qui ne relève pas d’écarts de langage mais d’une stratégie mûrement réfléchie. Dans un entretien au Monde, Pierre Rosanvallon a parlé à propos de la déclaration de Fillon de « tournant populiste » dans la campagne présidentielle, tout d’abord pour réunir Poutine, Orban, Trump et Erdogan sous ce terme de « populisme », ensuite pour associer Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon dans une même « culture populiste » [1]. Selon Pierre Rosanvallon, ce qui serait en jeu ce serait une « conception de la démocratie » caractérisée par un refus des « pouvoirs neutres », c’est-à-dire irréductibles au pouvoir de la majorité électorale (cour constitutionnelle, autorités judiciaires, etc.). Mais quel crédit peut-on accorder à une catégorie dont le sens est aussi flexible ? Il nous semble tout d’abord indispensable de revenir de façon critique sur cette notion de « populisme ». Il en va en réalité de bien plus que d’une querelle terminologique et conceptuelle. La question est politique, et elle a deux volets qui sont liés. Il s’agit d’abord de savoir si ce terme suffit à caractériser la nature de l’extrême droite française. Il s’agit ensuite de savoir si la réponse politique de la gauche doit se définir sur ce même terrain du « populisme », comme certains seraient tentés de le faire en invoquant hâtivement l’exemple de Podemos.

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    Avoir mais ne pas être

    SRS – Prof des écoles dans le sud lyonnais 1er septembre 2016

    « Il ne travaille pas. Pourtant, il a tout ce qu’il veut ! Moi, j’en avais pas tant à son âge... ». Phrase mille fois entendue lors d’entretiens avec les parents de mes élèves de primaire. La mise en lien de la volonté d’apprendre et la possession d’objets est presque toujours évoquée lors de ces discussions. Dans tous les milieux sociaux. Il semblerait que le bonheur de posséder devrait suffire aux enfants pour leur donner envie d’apprendre et donc de grandir.
    Dès que l’enfant est en âge de toucher (...)

    Toujours à Montpellier, toujours sous état d’urgence éternel, 2016

    Jack Alanda 12 avril 2016

    « Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »
    (Robert Desnos, Demain)
    On ne va pas se mentir, on aime l’atmosphère qui règne cette nuit sur la place de la Comédie, d’ordinaire si insupportablement gentrifiée. Une ambiance assez éloignée de celle des grands soirs, mais d’une beauté inattendue.
    Heureux écosystème que cette foule diverse, à l’acné ravageur ou aux cheveux blancs ! Chacun semble ici trouver sa place, et l’on se situe bien au-delà du noyau (...)